lundi 23 avril 2007
Retour sur les élections de 73-74 (Bayrou face aux législatives)
François Brutsch | 23h05 | droit/politique | permalien | rss
Je devais rectifier une certaine confusion dans un paragraphe de mon billet précédent. Et je suis d'autant plus enclin à y revenir que l'UDF paraît choisir[1] comme stratégie de ne pas rallier l'un des candidats au second tour mais de viser un groupe autonome dans l'Assemblée nationale qui sera élue en juin, distinct tant de la majorité présidentielle que de l'opposition présidentielle (si je puis dire). Dans le temps, on appelait cela la "troisième force"[2] dont le début des années 70 a vu, à l'initiative de Jean-Jacques Servan-Schreiber, la seule tentative sérieuse de la faire émerger sous la Ve République (après l'échec de la candidature de "Monsieur X", alias Gaston Defferre, à la présidentielle de 1965).
Rappelons le cadre pour nos plus jeunes lecteurs (et ceux dont la politique n'est pas la substance récréative de choix):
- En juin 1968, les élections de la peur donnent à la droite (gaullistes du RPR et Républicains indépendants de Valéry Giscard d'Estaing) une chambre introuvable; l'opposition, divisée en centristes, radicaux, socialistes et communistes, est laminée.
- En 1969, de Gaulle démissionne après l'échec du référendum sur la régionalisation et le Sénat; Pompidou est élu président contre Alain Poher, centriste d'opposition au bénéfice d'un phénomène de "vote utile" qui est cependant insuffisant. Il n'a pas de raison de dissoudre l'Assemblée nationale, et obtient encore le ralliement d'une frange de centristes autour d'Alain Duhamel.
- Fin 1969, JJSS devient secrétaire général (puis dès 1971 président) du parti radical et se donne pour ambition de mettre fin au règne de la droite. Il publie le manifeste radical Ciel et Terre et est élu en juin 1970 député lors de l'élection partielle de Nancy. Sa politique est alors celle d'un accord de l'opposition autour de ses idées.
- En juin 1971, les socialistes se refondent à Epinay et Mitterrand devient premier secrétaire. Sa politique est celle de l'union avec le PC qui passe par une surenchère à gauche autour d'un programme commun de gouvernement[3].
- Aux élections législatives de 1973, le Mouvement réformateur qui regroupe les radicaux de JJSS, les centristes de Jean Lecanuet et les dissidents socialistes hostiles au programme commun avec le PC et présente dans chaque circonscription un candidat contre celui de la majorité de droite et celui de l'Union de la gauche fait 16,7% au premier tour. Le rêve qui semblait atteignable quand JJSS annonçait qu'il cherchait à devenir "pas parti charnière, parti moteur" se déchire: le Mouvement réformateur n'est ni la première force du pays, ni la deuxième. Et le scrutin majoritaire est dur au tiers parti (que ce soit en France ou au Royaume-Uni). C'est à l'occasion de ce scrutin (et non de la présidentielle de 74 comme je le racontais par erreur) qu'une divergence majeure apparaît entre les deux leaders du Mouvement réformateur, Jean Lecanuet et JJSS: Lecanuet se rallie à la droite, alors que JJSS, estimant (comme la suite le montrera) que l'union PS-PC n'est pas en mesure d'être majoritaire à l'Assemblée, est partisan de contenir sa victoire par un vote tactique.
- En 1974, Pompidou meurt. Après un invraisemblable chassé-croisé qui voit JJSS envisager de se se présenter, puis se retirer en faveur d'Edgar Faure, qui renonce également, le Mouvement réformateur rejoint Giscard d'Estaing. Mitterrand est alors toujours le candidat du programme commun de gouvernement PS-PC. Giscard est élu et commet l'erreur funeste de ne pas chercher à recomposer le paysage politique dans la foulée. On connaît la suite: Chirac premier ministre, la création tardive et insuffisamment unitaire de l'UDF (c'est alors une simple structure fédérative), puis Chirac entrant en insurrection au sein de la majorité, créant le RPR en vue des législatives de 1978 puis se présentant contre Giscard et au bout du compte favorisant la victoire de Mitterrand en 1981...
Que peut faire Bayrou et l'UDF d'ici le second tour de l'élection présidentielle et quelle en serait la conséquence? Il me semble qu'il n'y a que cinq cas de figure:
- L'UDF rallie Sarkozy et celui-ci est élu: à vrai dire il ne lui devra pas grand chose... Au mieux il accueillera avec magnanimité le retour au bercail du berger fou et de ses brebis égarées.
- L'UDF rallie Sarkozy et Royal est élue: Bayrou a joué le mauvais cheval. Il a encore moins de raison que sous la législature précédente de se fondre dans l'opposition présidentielle de l'UMP (qui ne sera pas nécessairement d'humeur à la ménager) mais ne paraît pas dans la meilleure des situations pour se rallier au nouveau pouvoir... La seule chance de l'UDF est l'absence de majorité absolue pour la majorité présidentielle aux législatives.
- L'UDF rallie Royal et celle-ci est élue: elle lui devra une fière chandelle... mais peut ne pas vouloir le reconnaître (on a sa fierté, et ça lui évitera des problèmes avec les plus sourcilleux de son clan). Il ne sera pas vraiment de la famille, mais on le tolérera.
- L'UDF rallie Royal et Sarkozy est élu: là c'est le Waterloo complet pour Bayrou... sauf si le PS implose sous le choc. Mais justement, les élections législatives qui arrivent rendent ce dernier scénario improbable, l'instinct de survie des élus l'emportant sur toute autre considération, en particulier idéologique. Il est douteux que le PS fasse alors grand cas de son nouvel allié. Et l'UMP n'a aucune raison de ne pas lui faire payer sa trahison. La seule chance de l'UDF est l'absence de majorité absolue pour la majorité présidentielle aux législatives.
Donc, oui, Bayrou et les talibans de l'UDF ont raison: dans la configuration actuelle, leur meilleure chance est de conserver farouchement leur indépendance et d'aller "seul à la lutte" (comme on dit en Suisse quand un parti tente la carte de la séduction héroïque en se présentant devant les électeurs sans la béquille de ses alliés traditionnels): pas de consigne pour le second tour de la présidentielle, pas d'accord d'exclusivité au premier tour des législatives, pas d'accord de désistement (ou alors de manière ponctuelle, tactique, pour la cause commune des deux forces de l'opposition, comme JJSS le voulait en 1973). Ca les mène peut-être à un groupe autonome, de là à ce qu'il soit fort... sauf échec de la majorité présidentielle à obtenir la majorité à l'Assemblée en juin: une hypothèse peu vraisemblable mais probablement maximisée par la tactique "héroïque" de l'UDF. Qui est aussi le cas qui peut leur permettre d'obtenir le scrutin proportionnel. Car sinon, le parti porté au pouvoir de toutes les forces de la France du scrutin majoritaire n'est généralement pas enclin à s'en départir si facilement!
Notes
[1] Mais ce ne serait ni la première ni la dernière fois qu'un parti, sa tête comme ses militants les plus acharnés, sont à des années-lumière de leurs troupes, solidement ancrées à droite et alliées à l'UMP localement; quant à l'électorat, il faudrait distinguer les strates, de l'électorat traditionnel de l'UDF, sans doute d'une droite modérée, aux vrais partisans de la ligne actuelle "ni gauche, ni droite" de Bayrou, en passant par des motivations plus opportunistes et plus volatiles comme l'Europe, la déception vis-à-vis de l'archaïsme du PS, le vote utile anti-Sarko, la misogynie anti-Ségo de gauche et l'antisémitisme anti-Sarko de droite.
[2] Non, ce n'est pas la même chose que la troisième voie.
[3] Jusqu'en 1973, le PCF est plus fort électoralement que le PS.






