Encore quelques heures de patience avant le résultat le plus attendu: la réélection de Ken Livingstone ou son renversement par Boris Johnson, conservateur atypique (ou alors caricaturalement typique). Je suis bien content de ne pas figurer au nombre des 5,4 millions d'électeurs (les Londoniennes et Londoniens britanniques ou ressortissants du Commonwealth ou de l'Union européenne), ç'aurait été un choix cornélien: entre la raison (et les liens de "famille" politique) qui m'auraient contraints à voter pour Ken, la passion qui m'aurait poussé à voter contre Ken et le démon du jeu (et le plaisir de faire la nique à l'insupportable Gordon) qui m'auraient amené à voter joyeusement pour Boris.
Plus qu'un maire, c'est le PDG d'une passablement technocratique communauté urbaine qui est élu au scrutin direct[1], en même temps qu'une Assemblée (plutôt un comité!) du Grand Londres de 25 personnes élues à la proportionnelle (14 d'entre elles étant choisies au travers de scrutins uninominaux à un tour dans autant de vastes circonscriptions, le solde des sièges étant occupés, "à l'allemande", par les personnes figurant sur les listes de partis[2]. Les "vrais" maires, ce sont les Leaders of the Council des 33 communes qui constituent le Londres de 8 millions d'habitants: la City of London[3], la City of Westminster, the Royal Borough of Kensington & Chelsea, etc. jusqu'à celles qui ne sont pas connues des touristes, comme Merton (qui comprend cependant Wimbledon...). Il n'y a d'ailleurs aucun rapport entre l'élection des deux niveaux (les élections communales londoniennes ont eu lieu en 2006 et se répètent tous les 4 ans). Pour prendre Westminster, où je réside quand je ne suis pas à Genève, le City Council compte 60 élus et celui qui le dirige[4] est Simon Milton, leader du groupe conservateur (et gay, dûment partenarié récemment par les soins de ses services, promis à un poste ministériel dans le premier gouvernement Cameron), qui gère avec son cabinet (exécutif) un budget annuel de 993 mios £ de charges de fonctionnement et 113 mios £ de dépenses d'investissement pour 232'000 habitants.
Il n'en demeure pas moins que le maire de Londres est important. Il gère, et de manière très directe (l'assemblée n'est qu'un conseil d'administration, qui doit par exemple réunir une majorité des deux-tiers si elle prétend amender le budget) un budget de plus de 11 mias £, en réalité largement sous-traité à quatre agences, principalement transports, police et développemement du territoire. Et c'est là qu'à vrai dire Ken a été bien meilleur que son passé le laissait craindre (de la Congestion Charge aux Jeux Olympiques, de son soutien au secteur financier à son soutien aux mesures anti-terroristes), qui ont curieusement coexisté avec ses irrémédiables défauts de pratiques clientélaires (en particulier vis-à-vis des groupes ethniques), d'appui à des prêcheurs musulmans extrémistes dans son obsession contre l'intervention en Irak ou son antisémitisme (voir ce billet de David T. chez Harry's Place, complément du 03.05 à 20h35).
Si le décompte est si long, c'est aussi à cause du mode de scrutin: on joue deux tours en un, chaque électeur exprimant sa première préférence (1er tour) et simultanément, pour le cas où un "second tour" est nécessaire parce qu'aucun candidat n'a atteint la majorité absolue, son vote dans cette hypothèse (seconde préférence). Chaque électeur n'a toutefois qu'une voix: seul celui qui n'a pas voté pour l'un des deux finalistes avec sa première préférence voit sa seconde préférence prise en compte, pour autant évidemment qu'elle se soit portée sur l'un d'eux[5]. Est élu celui des deux finalistes aux premières préférences qui totalisera le plus de premières et secondes voix. Concrètement: je peux voter pour la candidate écolo avec Ken comme seconde préférence (c'était la consigne officielle des verts, avec la consigne inverse, même si elle n'a guère de sens, pour le Labour). Ou je peux voter pour le candidat d'extrême-droite, avec ma seconde préférence pour le parti anti-européen si je ne veux vraiment pas participer au "système"[6].
De manière plus générale, ces élections locales[7] ont été un désastre pour les travaillistes[8] et un clair succès pour les conservateurs. Mais on ne saurait transposer les pourcentages obtenus (qui placent le Labour en troisième place à 24%, derrière les libéraux démocrates à 25% et les conservateurs à 44%!) sur des élections parlementaires. C'est tout de même un avertissement sévère pour les travaillistes, alors que Gordon Brown a épuisé, en moins d'un an, le capital de rénovation qu'il était supposé apporter et qui s'est révélé inexistant. Il n'a en réalité aucune réserve, aucune idée, tous ses défauts personnels se sont vérifiés à l'usage. Il faudrait un retournement économique et politique majeur pour que David Cameron ne devienne pas premier ministre d'un gouvernement conservateur à l'issue du scrutin du 6 mai 2010...
COMPLEMENT DU 03.05 à 1h10: Pas d'ultime surprise, c'est Boris par 1'168'738 voix contre 1'028'966 à Ken au "second tour"[9]: les bookmakers avaient carrément commencé de payer les gains aux parieurs en sa faveur dans l'après-midi. Selon un rituel immuable, le résultat est annoncé par le returning officer en présence de tous les candidats, puis ceux-ci prononcent quelques mots à tour de rôle. Tant Boris que Ken ont été absolument remarquables à cet égard, échangeant compliments et promesses de collaboration, Boris proclamant sa volonté de gagner l'estime de ceux qui n'ont pas voté pour lui comme, de manière très lucide, de rassurer ceux qui ont pris le risque de voter pour lui, et Ken soulignant qu'après 8 ans lui seul est à blâmer pour son échec. Pas encore de résultats de la proportionnelle pour l'Assemblée, mais la candidate verte est arrivée quatrième (derrière le libéral démocrate), devant le candidat d'extrême-droite en cinquième position.
Dernière actualisation le 03.05 à 23h, avec en particulier les liens vers les vidéos des discours de Boris et Ken