Religion et droit: les positions contrastées de Mgr Genoud et de Mgr Williams
François Brutsch | vendredi 8 février 2008 à 14h05 | droit/politique | rss
A ma droite, Mgr Bernard Genoud, évêque du diocèse catholique romain de Lausanne, Genève et Fribourg. Un homme rond et chaleureux succédant au réservé Mgr Grab, et aux antipodes d'un doctrinaire psycho-rigide comme Mgr Haas que les catholiques de Suisse orientale sont parvenus à faire exiler au Liechtenstein. Il est aujourd'hui confronté (bien des années après ses homologues des Etats-Unis, d'Irlande et d'ailleurs) à une tempête relative aux abus sexuels commis par des prêtres et à l'attitude de l'Eglise catholique envers eux et envers les victimes.
A ma gauche, Mgr Rowan Williams, primat de l'Eglise anglicane (et archevêque de Cantorbéry comme le pape est évêque de Rome). Un intellectuel progressiste complexe, le regard sombre, la chevelure et la barbe perpétuellement en bataille. Passablement incompris ou maladroit, il se voit alternativement reprocher ses accomodements insoutenables sur le plan doctrinal (son attitude vis-à-vis des gays et des menaces de scission homophobe) ou au contraire ses prises de position dans le débat public: elles ne paraissent pas tant relever d'une conception prophétique de sa fonction que d'une approche académique, spéculative, voire médiatico-politique, individuelle en somme et pas à la mesure de son rôle. Il vient de récidiver sur la question de l'intégration des musulmans britanniques à la société.
Si l'Eglise catholique s'est toujours conçue comme un monde à part, avec notamment son propre droit (et s'adosse toujours à un Etat absolutiste), l'Eglise anglicane est, elle, une création de l'Etat britannique[1]). En dernière analyse, c'est Tony Blair qui a choisi Williams plutôt qu'un autre lorsque la succession a été ouverte. Cela ne rend que plus savoureux le chassé-croisé qui me frappe aujourd'hui:
- Genoud reconnaît formellement (enfin) que le droit étatique s'applique en premier et sans restriction aux abus sexuels commis par des prêtres. Il met fin à des décennies pendant lesquels cela n'était considéré que comme un problème d'indiscipline, de violation de la doctrine et des devoirs de la fonction, susceptible de mutation ou de sanction: relevant de la gestion des ressources humaines, en somme, et de la préservation de l'image de l'Eglise. Cela reste d'ailleurs le cas pour ce qui n'intéresse pas le droit étatique: les relations sexuelles consentantes entre adultes, par exemple. Quant à savoir s'il en fait assez et si ce n'est pas bien tard...
- A l'inverse Williams (qui se garderait bien de mettre en avant des spécificités chrétiennes ou anglicanes) se lance dans une réflexion sur l'opportunité d'intégrer des éléments de la charia, le droit musulman, dans la législation britannique. Il évoque notamment le droit de la famille (mariage et divorce), la résolution des conflits ou les instruments financiers. Ce qui n'est bien sûr pas absurde intellectuellement parlant, et je suis sûr que dans son idée toutes les précautions sont prises: il ne s'agit pas d'introduire un droit personnel (en fonction de la religion déclarée ou, pire, d'une "appartenance" établie Dieu sait comment) mais des institutions nouvelles (dont les non-musulmans pourront aussi bénéficier) dans le droit-fil de l'évolution d'une société incorporant le meilleur de ce que son ouverture au monde lui apporte, et strictement par la voie usuelle de la loi votée par le parlement. Mais il était inévitable qu'il se fasse tomber dessus de tous les côtés, du premier ministre à l'opposition en passant par des personnalités musulmanes, y compris pour de mauvaises raisons. Williams (qui a de surcroît la maladresse politique de parler de quelque chose "d'inévitable", ce qui n'est guère motivant et appelle en quelque sorte le refus) ne peut qu'être compris comme capitulant devant Ben Laden, nouvelle expression de cet "esprit de Munich" dont, pour son honneur, la honte et le rejet sont très présents au Royaume-Uni. Cela tombe assez mal après que Mgr Nazir-Ali, évêque de Rochester, a, lui, judicieusement dénoncé les zones de non-droit, quartiers interdits ou dangereux pour les non musulmans. Et alors que la progression d'un islamisme extrémiste est une réalité toujours plus préoccupante dans le pays, où le relativisme culturel (ou la complicité de co-religionnaires) laisse impunis nombre de meurtres et de viols commis dans les familles à l'égard de femmes et d'hommes désireux de vivre libres.
Notes
[1] Si je puis me permettre cette sorte d'anachronisme pour évoquer la scission décidée par le roi Henri VIII à qui Rome refusait un divorce.






Commentaires
1. Le vendredi 8 février 2008 à 18h08, par Alyane
2. Le samedi 9 février 2008 à 18h33, par envers
3. Le samedi 9 février 2008 à 20h15, par ami
4. Le lundi 11 février 2008 à 22h20, par Bashô
5. Le lundi 11 février 2008 à 22h43, par François Brutsch
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