Résurrection: subversion du temps par nous maudit
Guillaume Barry | lundi 9 avril 2007 à 01h34 | grains de ciel | rss
Voici un sermon de votre serviteur tenu ce dimanche soir de Pâques dans sa paroisse genevoise.
Prédication sur la première épitre de Paul aux Corinthiens, chapitre 15, versets 12-20. Nota bene: ceci est une version courte. La version originale contenait des extraits du poème L'Horloge de Baudelaire, que les fans de Mylène Farmer de la première heure (c'est le cas de le dire) connaissent aussi. Cf.ce clip pour mémoire (c'est aussi le cas de le dire).
Si Christ n'est pas ressuscité, vous restez coincés dans ce qui vous sépare d'avec Dieu – c'est ma traduction libre pour le très lapidaire: Vous êtes encore dans vos péchés.
Si on regarde autour de soi, dans les semaines, et même les mois qui précèdent Pâques, on associera Pâques d'abord aux oeufs et aux lapins en chocolat. Pâques se vit plutôt sur le mode du conte de fée. La résurrection est reléguée dans un monde merveilleux. C'est décidément du plus mauvais goût que d'y associer la catégorie du péché. C'est jouer les rabat-joie. Certes, Pâques est célébré comme la victoire de la vie sur la mort. On parle aussi de victoire du bien sur le mal. Si on s'arrête à cette terminologie, on court le risque de rester dans l'univers du mythe ou du conte. De quelle victoire parle-t-on exactement?
Il y a la mort, il y a le mal, mais ... plus précisément, il s'agit du péché. Pour Paul, le péché, ce n'est pas d'abord une dimension morale, ce ne sont pas des actions mauvaises, c'est un état de séparation d'avec Dieu, et d'avec soi-même. Un état de relation faussée. Un état d'aliénation, comme l'a dit Paul Tillich. Il y a de nombreuses manières de parler de cette réalité – sujette à malentendus. Et c'est logique: le péché qui est une aliénation va aussi aliéner la manière dont l'être humain va en parler.
Une des nombreuses manières d'essayer de cerner cette situation, c'est de dire, avec Luther: Le péché est perte de confiance en Dieu, pourvoyeur gratuit de la Vie. L'être humain est fini, il reçoit son être d'un autre, et ça lui est insupportable. Il recourt à plusieurs stratégies: dominer l'autre (loi de la jungle) ou se faire tout petit, ne rien dépenser, ne rien risquer pour ne rien perdre. L'être humain peut aussi développer des stratégies religieuses ou morales pour tenter de se concilier la divinité. C'est le péché que Paul a dénoncé avec la plus grande énergie: l'être humain tente de manipuler Dieu en se prévalant de son observation de la loi. L'être humain fait de Dieu son portier: ouvrez-moi la porte, mon brave: voyez les oeuvres que j'ai accomplies. Il y a aussi l'attitude inverse: je sais mieux que toi ce que tu dois me faire, Dieu, tu dois m'exclure et me punir. Le pécheur – donc nous tous - c'est celui ou celle pour qui la générosité première de Dieu, la gratuité originelle de la vie, apparaît comme un scandale.
Une autre conséquence du péché, c'est que le temps, la durée, acquièrent une dimension négative. Le temps n'est appréhendé que comme une répétition stérile. Autre vision négative du temps: le temps peau de chagrin. Le temps qui se résume à ce qui nous rapproche de la mort. Quand on ne se trouve plus dans la perspective qu'on a tout reçu gratuitement d'un Dieu qui nous précède, on s'accroche à son petit moi ou à son grand soi. Par peur de mourir, on devient avare spirituellement parlant, et moralement et parfois matériellement aussi. C'est une des dimensions fondamentales du péché. Après il y a les conséquences, les actes, mais ce sont la traduction, c'est l'expression d'une détresse, d'une peur, d'une angoisse spirituelle.
Le fait d'être accroché à son moi fait que, même quand on voit le temps positivement et qu'on le confond avec l'éternité (parce que l'éternité n'est pas le temps, même infini) on se représente cette durée comme un prolongement de soi-même. Par exemple ce sont les délices et les récompenses du paradis dans le Coran, ou dans les représentations chrétiennes médiévales. Ce sont les objets qu'on met dans les tombes préhistoriques ou dans les pyramides. Ou bien c'est la réincarnation accommodée à la sauce occidentale: c'est toujours moi qui me réincarne.
Or la résurrection est en rupture avec cette représentation du temps. La résurrection, c'est la verticalité absolue qui coupe l'horizontalité du temps. Certes, la résurrection surgit dans notre temps, elle croise notre temps: c'est le moment particulier où elle est révélée aux disciples, c'est le moment particulier où Jésus se révèle comme le ressuscité à Paul sur le chemin de Damas, c'est le moment où nous en prenons et en reprenons conscience.
Pour Paul, la résurrection du Christ est le garant de notre résurrection à nous. Paul ne s'intéresse pas à une durée d'existence éternelle ou à un prolongement indéfini, il ne vise pas des récompenses, il ne se focalise pas sur l'après-mort. Paul s'intéresse à la relation entre Dieu et nous, qui rejaillit sur la relation entre nous-mêmes et nous-mêmes.
Si Christ n'est pas ressuscité, vide est votre foi. Ce qui importe à Paul c'est le sens, la portée de la résurrection pour la foi des croyants. Quand il dit que si Christ n'est pas ressuscité, nous sommes les plus à plaindre des humains ce n'est pas parce qu'on aurait vécu dans l'illusion qu'il y a une vie dans l'au-delà. Non, nous sommes à plaindre parce que s'il n'y a pas de résurrection, il n'y pas de restauration de la relation. Autrement dit nous restons dans l'aliénation, dans la séparation. C'est ça le pire pour Paul. Ce n'est pas le fait qu'il n'y ait rien après la mort.
Si Christ n'est pas ressuscité... Mais Il est ressuscité! Et c'est parce qu'il est ressuscité que nous sommes là aujourd'hui. C'est la résurrection qui a suscité l'Eglise, qui a mis en mouvement des disciples autant peureux que découragés et déçus après la crucifixion.
La résurrection en elle-même nous échappe, en dehors du temps, en dehors de la durée. Et c'est bien ainsi. Ce n'est plus nous qui nous projetons, qui nous prolongeons sur une durée indéfinie. C'est Dieu qui nous saisit – comme il a saisi le Christ, son Fils. La résurrection n'est ni un prolongement de la vie, ni une récompense pour nos bonnes actions
La résurrection est ce qui fait que nous pouvons déjà maintenant vivre en Dieu – malgré nos aliénations. La résurrection est derrière nous. Nous ne pouvons pas annuler ce fait. Est-ce qu'on peut annuler le fait de la Création?
Ne plus être séparé de l'amour premier, ne plus être étranger à soi-même, telle est la grande espérance de Paul. Ne plus être coincé dans le temps de la répétition.
Christ est ressuscité - il y a une autre dimension: ce n'est pas un au-delà fantasmatique, ce n'est pas une projection, ce n'est pas une construction mentale suscitée par la peur de disparaître.
Christ est ressuscité - nous avons reçu une liberté que personne ne peut nous ôter même si nous ne la réalisons pas tout à fait, même si nous n'en vivons pas parfaitement. Cette liberté-là ne peut pas être annulée
Christ est ressuscité - c'est un déchirement dans le voile du temps maudit de notre imaginaire.
Christ est ressuscité - c'est une trouée dans les filets du temps que nous tissons pour nous y enchevêtrer.
Christ est ressuscité - Alléluia
Pâques 2007






Commentaires
1. Le mardi 10 avril 2007 à 11h51, par Stéphane
2. Le mardi 10 avril 2007 à 13h18, par Guillaume Barry
3. Le mardi 10 avril 2007 à 13h51, par archibald
4. Le mercredi 11 avril 2007 à 13h35, par Stéphane
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