De la fatalité du second tour
François Brutsch | mardi 5 décembre 2006 à 00h14 | droit/politique | rss
Bon, j'en remets une couche en matière de vulgarisation des systèmes électoraux et de politique politicienne (dans le sillage de ce récent billet notamment). Car un état d'esprit délétère selon lequel Sarko - Ségo, c'est du pareil au même (deux représentants d'un "système" qu'il s'agit de rejeter), doublé d'une envie puérile de surprise cassant le jeu, risquent finalement d'aboutir à ce que Le Pen ne soit pas quatrième (comme ce serait idéal) ou troisième, ni même deuxième comme en 2002, mais bel et bien premier! Ce serait un beau résultat pour le populisme modéré[1] de François Bayrou et l'élitisme méprisant de ceux qui ne peuvent se résigner à un affrontement démocratique entre les représentants des deux principales visions de la France.
Car c'est de cela qu'il s'agit: Royal et Sarkozy incarnent bel et bien, pour la prochaine élection présidentielle, les deux principaux courants qui s'affrontent, comme dans toutes les démocraties représentatives (républicains et démocrates aux Etats-Unis, travaillistes et conservateurs au Royaume-Uni, socialistes et conservateurs en Espagne, chrétiens-démocrates et sociaux-démocrates en Allemagne; c'est aussi le cas dans les autres pays d'Europe qui, même lorsqu'ils connaissent une proportionnelle émiettée, finissent par s'ordonner selon ce clivage dont on distingue, justement, les "grandes coalitions" qui l'enjambent). Bien sûr d'autres courants existent, et cela est parfaitement normal; mais il n'est pas non plus déshonorant pour l'altermondialisme anticapitaliste, le nationalisme xénophobe, l'écologisme ou le centrisme de reconnaître qu'ils ne sont pas l'un des (deux) termes de l'alternative à partir de laquelle le peuple choisit ses gouvernants: celle-ci demeure le clivage gauche / droite, quelle que soit la complexité croissante à définir ces notions -- et justement parce qu'elles ont su s'adapter à l'évolution de la société.
Une première difficulté tient à la frustration devant l'absence de suspense. C'est la première fois que les champions de chacun des deux camps paraissent connus cinq mois avant le premier tour:
- En 65, la question était de savoir s'il y aurait un deuxième tour. Mais la réélection de de Gaulle était une certitude, la deuxième place de Mitterrand une évidence (c'est le bon score de Lecanuet en troisième place qui a finalement retenu l'attention).
- En 69, après la démission de de Gaulle, l'affrontement Pompidou - Poher était inévitable face à l'émiettement de l'opposition. Mais surtout la campagne fut courte vu les circonstances.
- Il en alla de même en 74 (décès de Pompidou), avec toutefois le duel à droite entre Chaban-Delmas et Giscard d'Estaing; à gauche Mitterrand était incontesté.
- En 81, c'est l'affrontement préalable entre Mitterrand et Rocard pour le leadership de la gauche qui a pu entretenir l'intérêt assez longtemps jusqu'à une ouverture de campagne tardive, doublée d'une candidature Chirac à droite, même si un deuxième tour Giscard - Mitterrand ne faisait guère de doute[2]
- En 88, on a eu à droite la compétition au premier tour entre Barre et Chirac pour le leadership de la droite, même si le suspense n'a pas duré longtemps.
- Phénomène encore accentué en 95: à droite, le favori Balladur se fait dépasser par Chirac[3] pour affronter au second tour un Jospin candidat naturel de la gauche.
- 2002 c'est le tremblement de terre: non que les chefs de la droite (Chirac, président sortant) et de la gauche (Jospin, son premier ministre "cohabitant" depuis 5 ans) se voient mis en cause dans leur leadership respectif, mais ils sont tous les deux relativement faibles et, surtout, Le Pen se glisse entre eux.
Quand on a connu les délices des duels fratricides et les affres des tremblements de terre, qui voudrait de l'ennuyeuse normalité démocratique que représente un duel Sarko - Ségo annoncé cinq mois à l'avance? Ça c'est le volet franco-français du problème.
La deuxième difficulté est plus insidieuse et plus universelle: c'est la révolte face à une alternative que l'on juge terne, à deux termes que l'on ne juge pas assez contrastés. "Moi ou le chaos" en 65, le choix de société de 74 et 81, c'était tout de même autre chose! Toutes les démocraties modernes connaissent cet accès de déprime. Le choix est devenu moins dramatique / tragique / romantique parce que la société est mieux informée. Elle est plus complexe et plus ouverte. Les marges de manoeuvre du pouvoir politique, lié au territoire, ont rétréci par rapport à ce qui relève de la culture (dans le sens le plus sociologique du terme) et de l'économie, toutes deux globalisées. Cela n'a d'ailleurs pas que des inconvénients pour les individus appelés, d'ordinaire, à faire les frais des enthousiasmes idéologiques des dirigeants: c'est le signe d'une société stable.
Ce sont pourtant bel et bien deux camps qui s'affrontent, quand bien même, et c'est heureux, ils partagent des références communes à la démocratie, aux droits de l'homme, à la construction européenne ou aux relations internationales (et même probablement à l'économie de marché): les accents, les projets, les équipes ne sont pas les mêmes. Le nier c'est rejeter le jeu démocratique, c'est-à-dire faire celui de Le Pen.
Notes
[1] Par opposition au populisme usuel, que certains politologues nomment justement "extrême centre", mais c'est une de ces appellations non contrôlées qui est mise à beaucoup de sauces...
[2] Et la perspective d'un renversement de majorité était encore un une expérience inconnue sous la Ve République, ce qui n'est évidemment plus le cas.
[3] Je ne sais si Emmanuel Todd, qui se répand aujourd'hui en imprécations contre la candidature Royal, est très fier de sa contribution à ce résultat -- et s'il trouve que la présidence Chirac a en quoi que ce soit contribué à "réduire la fracture sociale".






Commentaires
1. Le mardi 5 décembre 2006 à 05h11, par Papyboomer
2. Le mardi 5 décembre 2006 à 06h13, par Passant
3. Le mardi 5 décembre 2006 à 09h57, par Proteos
4. Le mardi 5 décembre 2006 à 17h23, par Alex
5. Le mardi 5 décembre 2006 à 19h21, par Passant
6. Le mardi 5 décembre 2006 à 21h28, par FrédéricLN
7. Le mardi 5 décembre 2006 à 23h09, par François Brutsch
8. Le mercredi 6 décembre 2006 à 16h35, par Proteos
9. Le mercredi 6 décembre 2006 à 19h34, par Passant
10. Le jeudi 7 décembre 2006 à 15h55, par FrédéricLN
Ajouter un commentaire
Les commentaires pour ce billet sont fermés.