dimanche 18 juin 2006
Christ pour le mariage des prêtres (et autres problèmes avec César)
François Brutsch | 15h34 | droit/politique | permalien | rss
Ce n'est évidemment pas la première fois qu'émerge, y compris collectivement (cf. la mouvance "Nous sommes l'Eglise"), une demande d'assouplissement ou de suppression de l'obligation de célibat pour les prêtres catholiques. Mais il me semble y avoir une double confusion: sur l'autorité compétente d'une part, sur la nature de la règle, d'autre part.
Tout d'abord, en entreprenant sa croisade en tant qu'élu, en sollicitant la signature d'autres parlementaires, surtout en proclamant que "(l)a question du mariage des prêtres doit être décléricalisée, laïcisée", le député-maire alsacien évoque irrésistiblement la menace d'une ingérence étatique sur le fonctionnement de l'Eglise catholique romaine, qu'il désigne pourtant comme destinataire de sa démarche; le risque est que ce soit comme destinataire d'une législation davantage que comme destinataire d'un simple voeu qu'elle a seule la capacité d'exaucer. Christ semble vouloir ne s'adresser qu'aux évêques français, alors qu'ils n'ont manifestement aucune compétence en la matière.
Car cette règle est d'une nature particulière: il s'agit d'un dogme religieux, pas d'une simple règle nationale de corporate governance (cf. a contrario l'admirable loi norvégienne imposant une quasi-parité entre hommes et femmes dans les conseils d'administration). Si la liberté religieuse est garantie, la société, et en tout cas l'Etat, accepte cette curiosité que différentes "fois", y compris l'athéisme, coexistent (quand bien même elles s'excluent mutuellement par définition), que chacun doit être libre de se reconnaître dans l'une d'elle ou de la quitter, mais que ceux qui y adhèrent abdiquent par là même leur libre arbitre sur le contenu de cette foi et les modalités de fonctionnement que celle-ci impose; ce n'est pas parce que les Eglises issues de la Réforme, par exemple, appliquent les principes de la démocratie représentative ou directe pour déterminer leurs dogmes et s'organiser que l'Etat (ou même les fidèles eux-mêmes!) doivent pouvoir l'imposer à une Eglise. Pour des catholiques romains, à travers Léon IX, le pape alsacien décrié par Christ, c'est le dieu auquel ils croient qui est réputé avoir fixé cette règle, lui seul peut la changer -- au travers de
La nature spécifique de la liberté religieuse implique que les Eglises ne sauraient se voir appliquer les mêmes règles que les entreprises ou les associations; c'est pourquoi personnellement je n'ai pas de problème avec une Eglise refusant des gays parmi ses membres ou son personnel, ou pratiquant une discrimination éhontée entre hommes et femmes à l'embauche ou à la promotion. Bon, ce ne serait sans doute pas pour déplaire au bonapartisme donquichottesque de Villepin que d'imposer au Vatican un nouveau Concordat afin d'octroyer le mariage aux curés français dans les semaines ou mois qui lui restent... Une analogie peut-être moins flatteuse, c'est l'ordination des évêques catholiques par le pouvoir communiste à Pékin.
La décision appartient à l'Eglise concernée puis, avec leurs pieds (ou plus précisément leur âme), aux personnes touchées, qui sont libres d'aller voir ailleurs ou de fonder une autre Eglise si elles sont insatisfaites. Les cérémonies religieuses à l'intention des couples de même sexe relèvent de la même problématique: ni un parlement, ni un tribunal ne doivent pouvoir les imposer aux Eglises qui n'en veulent pas (comme il est inacceptable qu'une Eglise aille au-delà de l'expression de sa désapprobation s'il plaît au législateur, voire au juge constitutionnel, d'instaurer un partenariat enregistré, de dématrimonialiser le mariage civil voire de changer sa dénomination)[1]. L'Eglise catholique romaine peut refuser de telles cérémonies, sa dissidence (d'ailleurs historiquement encouragée, au moins en Suisse romande par une intrusion étatique inadmissible) l'Eglise catholique chrétienne l'accepter (en tout cas pour ce qui concerne la Suisse).
Pour info, les curés catholiques chrétiens (on dit aussi "vieux catholiques") peuvent se marier, et il y a une branche alsacienne...
Notes
[1] Comme toute liberté, la liberté religieuse a aussi ses limites: elle n'instaure pas une sorte d'extraterritorialité qui laisseraient impunies des atteintes à l'intégrité physique, p. ex., commises au nom de la foi, même entre adeptes. Mais la liberté religieuse me paraît l'emporter sur le droit au mariage ou l'interdiction de la discrimination, comme elle l'emporte sur la protection des animaux (même si celle-ci était protégée constitutionnellement) pour empêcher le législateur d'interdire les rites d'abattage juif ou musulman.





