mardi 13 juin 2006
Suicides de Guantanamo: la perte de l'instinct de survie n'est pas chez ceux qu'on croit
François Brutsch | 19h34 | sur le front | permalien | rss
Le mode compassionnel de la "profonde inquiétude" du président Bush à la suite du suicide de trois détenus de Guantanamo n'a naturellement pas été porté à son crédit. Le mode sarcastique ou analytique des porte-paroles qui y ont vu, respectivement, une opération de relations publiques ou un acte typique dans un conflit asymétrique, ont quant à eux soulevé l'indignations des belles âmes révulsées devant tant de cynisme. Pour ma part je n'ai pas oublié qu'en 1978 Andreas Baader[1] et deux de ses acolytes emprisonnés avec lui à Stuttgart-Stammheim avaient fait bien mieux: ils avaient maquillé leur suicide collectif en vue de le faire passer pour un assassinat (thèse toujours soutenue dans les milieux alter).
Le Monde n'offre pas les arguments les plus convaincants en vue de la fermeture de Guantanamo en citant comme précédents qui n'auraient jamais dû exister l'internement des Japonais aux Etats-Unis après Pearl Harbor (était-ce si déraisonnable?) ou le refus thatchérien de céder au chantage des grèves de la faim des militants de l'IRA emprisonnés (ah bon, elle aurait dû céder à des terroristes experts dans l'art de se poser en victimes?). A mon sens, c'est la forme qui fait problème, pas vraiment le fond. Après avoir vu qualifier Yves Roucaute de "salaud" dont l'article paru dans Le Figaro est "à gerber", j'ai été surpris qu'il soit aussi intéressant: mais lisez-le vous-même[2].
J'ai l'émotion aussi facile que n'importe quel autre bourgeois de gauche à l'égard du sort de détenus pénaux emprisonnés dans des conditions insalubres, exposés aux violences (et aux viols) de leurs co-détenus, parfois avec l'assentiment voire la complicité active de "gardiens" agents de l'Etat quand ceux-ci ne participent pas eux aussi aux brimades, et bien sûr à l'égard de cette ultime manifestation de désespoir que peut représenter le suicide. Mais je fais la distinction entre une telle situation, courante dans les prisons américaines (dont les conditions sont certainement pires que Guantanamo) mais aussi françaises[3] ou suisses et l'attitude de prisonniers dans une situation de guerre -- et non d'opération de police.
La sensiblerie déplacée et la confusion intellectuelle entre droit de la guerre et droit pénal me paraissent relever d'une perte collective de l'instinct de survie. On en voit des manifestations préoccupantes tous les jours: ainsi, après l'annonce de la mort de Zarquaoui, il s'est trouvé un lecteur du Daily Telegraph pour s'étonner que l'on ait envoyé des avions bombarder la maison alors qu'il n'était même pas inculpé...
Notes
[1] Fondateur, avec Ulrike Meinhof, de la Fraction armée rouge (RAF), cellule terroriste allemande.
[2] Quelqu'un est à même de m'expliquer la politique du Figaro en matière de pérennité des liens gratuits? Merci d'avance.
[3] Qu'on se rappelle l'action remarquable menée, avec notamment Loïk Le Floch-Prigent, par les "cols blancs" français qui ont eu à coeur de ne pas oublier ce dont ils ont été les témoins durant leur détention ou le débat suscité par le livre de Véronique Vasseur.





