avril 2006 - Un swissroll

Un swissroll

Depuis août 2003, blog-notes de l'actualité (gaie ou non!) sur terre, au ciel, à gauche, à droite, de Genève, de Londres...

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dimanche 30 avril 2006

Décès de Jean-François Revel

Je me disais aussi que l'interview que j'avais relayée en début de mois vous avait un petit côté bilan en forme de chant du cygne...

Espérons que le décès à 82 ans de l'académicien (époux de Claude Sarraute et père de Matthieu Ricard) nous vaudra quelques bonnes rétrospectives sur un homme dont la curiosité et la production intellectuelle et politique ont été considérables depuis près de 50 ans (voir déjà le site qui lui est consacré). Il est l'auteur d'une passionnante Histoire de la philosophie occidentale en deux volumes, publiée dans les années 60 et apparemment rééditée dans les années 90. Il a vécu au Mexique et en Italie (Pour l'Italie). Anti-gaulliste implacable[1] (Le style du Général) et homme de gauche (il fut candidat à l'Assemblée nationale), anti-totalitaire au point d'être trop facilement, à mon avis, pris pour un homme de droite, auteur de nombreux essais dont Ni Marx, ni Jésus, La tentation totalitaire ou L'obsession antiaméricaine, éditorialiste à L'Express de la grande époque, celle de JJSS et Françoise Giroud (Les idées de notre temps), puis éphémère directeur du magazine racheté par Jimmy Goldsmith, chroniqueur au Point depuis... Ses mémoires, Le voleur dans la maison vide, sont un must.

A lire ailleurs (dernière mise à jour: 23 mai, 23h00)

Notes

[1] Contrairement à ce que Villepin a le souffle de prétendre!

samedi 29 avril 2006

Votations du 21 mai

Affiches de la votation du 21.05.2006Si en Suisse on n'a guère de manifs, c'est notamment parce qu'il y a des votations trois ou quatre fois par an. Comme l'avait très justement écrit dans Le Temps une chroniqueuse de droite, Marie-Hélène Miauton (fichier PDF), si le Parlement fédéral avait adopté le "contrat première embauche" (CPE), la priorité des adversaires aurait été de récolter des signatures pour que la loi soit soumise à référendum. Puis il y aurait eu une campagne, avec ample présentation des arguments des uns et des autres. Et à la fin c'est le peuple qui aurait tranché.

Mais ce n'est pas toujours aussi exaltant, comme en atteste le programme de la votation du 21 mai qui fait l'objet de la nouvelle collection d'affiches que je mets en ligne: un objet fédéral et, à Genève, trois objets cantonaux. La qualité des affiches s'en ressent.

Formation

L'objet fédéral est une révision des articles de la Constitution fédérale (votation obligatoire, donc) relatifs à la formation.

Traditionnellement cette matière est de la compétence des cantons, pas de l'Etat fédéral. Ce qui nous vaut, notamment, des cantons où l'année scolaire débute après Pâques et d'autres à la fin de l'été. La globalisation, pour le meilleur et pour le pire, c'est aussi la fin de ce genre de particularisme.

Pour respecter l'apparence du fédéralisme[1], la simplicité de la règle originelle -- les cantons ont la compétence exclusive de ce qui n'est pas formellement attribué par la Constitution à la Confédération -- fait place à toute une panoplie d'instruments: on introduit des principes généraux fédéraux (ici la jolie notion de "perméabilité" des filières de formation), une obligation de concertation et, de fait, de convergence entre les cantons, on développe une couche intermédiaire d'accords intercantonaux qui fait la part plus belle à la technocratie qu'au contrôle démocratique, et on charge le parlement fédéral d'étendre le cas échéant ces accords aux récalcitrants... L'UE n'en est pas encore là, mais on sent que la distinction entre Etat unitaire décentralisé et régime fédéral s'amenuise. La défense d'un cantonalisme obstiné était naguère l'apanage exclusif de la droite opposée à la modernité, c'est désormais le cheval de bataille de l'extrême gauche altermondialiste, qui y voit un rempart contre "la privatisation". (Voir la brochure envoyée à tous les électeurs pour plus de détail).

Les trois objets en votation à Genève concernent une modification constitutionnelle (votation obligatoire), une loi sur le tourisme qui, en raison du fait qu'elle comporte une taxe, fait elle aussi l'objet d'une votation sans que le référendum ait dû être demandé par des adversaires, et une initiative populaire. Là aussi, il y a une brochure officielle envoyée à tous les électeurs mais, lamentablement, son contenu n'est pas en ligne.

Frein à l'endettement

Bien que riche et prospère, le canton de Genève présente le déficit budgétaire et la dette les pires de Suisse, et tente sans succès depuis des années de se désintoxiquer. L'un des moyens, c'est de se créer des contraintes. Après bien d'autres, le canton a fini par adopter l'obligation de prévoir la couverture financière de tout projet nouveau (mais il n'y a pas de sanction), la votation obligatoire sur les lois ayant un effet fiscal (cf. l'objet suivant) et, c'est l'objet de la présente question, un dispositif cadrant la compétence budgétaire des autorités en fermant l'échappatoire du refus d'économie ou de hausse fiscale.

Concrètement, il s'agit de maîtriser une bonne fois le monstre du déficit qui gonfle la dette en obligeant le parlement à adopter des modifications législatives se traduisant par des économies, et à les soumettre en votation obligatoire avec, en alternative, une proposition d'augmentation d'impôt équivalente; le peuple est alors appelé à choisir entre l'un et l'autre.

Le système est fruste (il n'aurait pas été difficile de faire plus subtil), l'article constitutionnel proposé est abominablement rédigé (l'essentiel est en réalité dans une loi adoptée l'an dernier)[2], mais cet instrument (fichier PDF) relève en réalité de la dissuasion, au même titre, par exemple, que le dispositif existant sur la "confiscation" des logements vides: il est conçu pour ne jamais avoir à s'appliquer, la menace devant être suffisante pour amener gouvernement et parlement à jouer enfin à l'intérieur du cadre financier défini. Et que la gauche et la droite disent alors ce qui les différencient à recettes fiscales égales, plutôt que, pour la droite (majoritaire!), se donner des airs de bonne gestionnaire contraire à son bilan, et pour la gauche, se limiter à revendiquer le budget de droite plus 10%.

Une curiosité institutionnelle: au mépris du principe élémentaire de continuité de l'Etat, le gouvernement à majorité écolo-socialiste issu des élections de novembre 2005 appelle à voter contre le projet adopté durant la législature précédente! Alors qu'il proclame son intention de maîtriser les finances publiques en ne recourant "ni" à la baisse des prestations "ni" à l'augmentation des impôts, il aurait tout aussi bien pu se féliciter d'un dispositif qui vise précisément à cela... Mais la palme de l'hypocrisie revient néanmoins à mes amis socialistes (qui aime bien châtie bien) pour qui un choix ne laissant pas d'autre issue que la diminution des dépenses ou de nouvelles recettes est un "frein à l'intelligence" alors que ce dispositif a été précisément proposé par un projet socialiste (fichier PDF)!

Loi sur le tourisme

Ce texte (fichier PDF) est soumis en votation populaire en raison du fait qu'il contient une taxe de séjour et une taxe sur l'industrie touristique, afin de financer la politique d'encouragement du tourisme... Il n'est pas combattu.

Initiative "Sauvons le vivarium de Genève"

Le dernier objet se prête certes à la plus belle affiche, mais il donne prise de manière caricaturale à la critique élitiste de la démocratie directe. C'est une initiative populaire rédigée, comme cela est possible, sous la forme d'un voeu[3] (fichier PDF) que le parlement sera contraint de concrétiser en cas d'adoption, lancée par une fondation: menacée de faillite, elle en appelle benoîtement à l'argent public[4] pour poursuivre son activité! Et ça peut marcher, comme on l'a vu dans une votation en Ville de Genève où des squatters avaient obtenu que la collectivité achète à son propriétaire et leur remettre l'immeuble qu'ils occupaient de manière illicite. L'extrême gauche et les socialistes ne se gênent d'ailleurs pas pour appeler à voter oui, alors que les Verts (dont un des magistrats est responsable des finances) font cette fois passer l'amour de la nature au second plan et appellent à voter non -- sans aller jusqu'à le mentionner sur leur affiche.

Notes

[1] Ou, si l'on est moins pessimiste, sa substance...

[2] L'ensemble est le produit de pas moins de 8 projets déposés entre 2000 et 2004; voir le rapport (fort peu synthétique) de la commission parlementaire (fichier PDF).

[3] C'est l'expression consacrée.

[4] Comme on le voit, ce projet est bien évidemment présenté sans couverture financière.

jeudi 27 avril 2006

Crises et scandales

Je ruminais depuis des semaines un billet comparant les scandales liés au financement des partis politiques en Grande-Bretagne en France et en Allemagne. Le but était évidemment de mettre en perspective l'image donnée par la presse suisse ou française, très négative pour Blair et le parti travailliste, de l'affaire des "prêts secrets" qui seraient récompensés par une nomination à la Chambre des Lords, survenant juste après l'embarras de la ministre de la culture, Tessa Jowell, face aux démêlés de son affairiste de mari avec la justice italienne, en relation avec Berlusconi. Ca n'était pas bien difficile: d'une part, les deux autres partis ne font pas meilleure figure, les Conservateurs parce qu'ils ont aussi utilisé l'astuce des prêts (qui n'étaient jusqu'à présent pas soumis aux règles sur la publicité du financement des partis) pour gonfler leurs dépenses de campagne, les Libéraux parce qu'ils ont recouru à des dons en provenance de l'étranger qui sont interdits par la législation, et que les nominations de bienfaiteurs au nombre des Lords à la discrétion des partis ne sont pas une nouveauté et n'ont rien à voir avec de l'achat de charge (il n'y a rien de tangible à tirer).

A ce stade, cela rappelle certes le scandale français passé du financement clandestin de tous les principaux partis (et pas seulement le RPR et le PS) par des dessous de table à l'occasion de l'attribution de marchés publics. Mais la grande différence, c'est qu'en France il y a des lésés (les contribuables, qui paient plus chers les marchés attribués pour créer la marge rétrocédée aux politiciens), mais pas au Royaume-Uni où l'argent provient de donations strictement volontaires provenant d'individus fortunés.

Et pour être complet je me proposais de rappeler le scandale autrement plus considérable du financement de la CDU d'Helmut Kohl par François Mitterrand afin d'être sûr qu'il batte le parti frère du SPD, ce qui combine détournement de fonds et ingérence d'une puissance étrangère dans les affaires politiques internes d'un Etat souverain.

Mais tout cela est oublié depuis longtemps, remplacé cette semaine par deux nouvelles affaires:

  • Un cas classique de dysfonctionnement dans la gestion qui pose la question de la responsabilité politique: en l'occurrence, la découverte que les services pénitentiaires n'ont pas assuré le service après-vente pour un millier de détenus étrangers, relâchés en Grande-Bretagne et sans suivi alors qu'ils étaient passibles de mesures administratives d'expulsion du territoire. En bonne théorie parlementaire, il convient que le ministre démissionne, et c'est la question qui est posée pour Charles Clarke. Mais c'est surtout satisfaisant à titre de leçon édifiante d'éducation civique, en fournissant un exutoire. Qui présente l'avantage d'éviter de s'interroger sur la responsabilité, aux différents niveaux de la chaîne, de l'encadrement de fonctionnaires chargés de gérer cette activité, et des sanctions qui seront (ou ne seront pas, justement) prises à l'égard de la violation évidentes de leurs devoirs de service.
  • Un cas plus typiquement britannique de mise en cause d'un politicien pour des faits relevant de sa vie privée (je ne crois pas qu'on en connaisse l'équivalent en France ou en Suisse): la révélation que le vice-premier ministre, John Prescott, a eu à l'insu de sa femme une liaison de quelque deux ans avec l'une de ses secrétaires (publication de photos plutôt charmantes du happy couple à l'appui). Après le divorce par téléphone de Robin Cook en vue de régulariser sa liaison avec la sienne et conserver son maroquin, après la séparation des époux Jowell, c'est au moins le troisième couple ministériel de l'ère Blair que le pouvoir met durement à l'épreuve.

Il n'est au surplus pas totalement indifférent que tant Clarke que Prescott sont des piliers cruciaux du gouvernement, notamment (mais de loin pas seulement) par rapport aux visées de Gordon Brown. Et qu'il y a des élections municipales en Angleterre dans une semaine...

J'étais ces derniers jours à Genève où l'on se lamentait der la fin d'une "exception suisse" permettant aux membres du gouvernement fédéral de mener une vie civile normale et sans souci, en raison de la publication par le Blick de photos de vacances (parfaitement honorables, au demeurant) du président de la Confédération, Moritz Leuenberger, prises par un concitoyen qui l'avait reconnu... On a les scoops qu'on peut!

COMPLEMENT DU 28.04 à 21h: L'affaire Villepin-Sarkozy dans le dossier Clearstream, en France, vient opportunément illustrer ce qu'est vraiment un scandale de fin de règne...

mercredi 26 avril 2006

L'évitable expert

Par Alex Dépraz

Quelques jours après chaque attentat, on y a droit: l'inévitable analyse d'un expert en terrorisme, en général "chercheur" dans un quelconque "institut" "spécialisé dans le Moyen Orient".

Dans le quotidien vaudois 24 Heures d'aujourd'hui, c'est Barah Mikaïl, "chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques", qui s'y colle après l'attentat de Dahab. Que nous dit-il ? Outre que le coupable est selon lui un groupe se réclamant du label "Al-Qaïda", l'analyste explique doctement que cet attentat est un "moyen de dénoncer l'aberration (sic) d'un tel lieu quand on connaît les difficultés économiques des habitants; les Egyptiens ne fréquentent pas cet endroit, c'est bien trop cher pour eux". C'est bien connu: l'industrie touristique n'apporte ni emplois ni développement, c'est une pure aberration. L'expert poursuit en affirmant que "les terroristes espèrent s'attirer la sympathie de l'opinion publique égyptienne et arabe" affirmant qu'il "y a un ressentiment général là-bas envers Israël, non pas en tant qu'Etat juif mais en tant qu'état responsable de la situation des Palestiniens". L'interviewé dormait sûrement pendant les discours du président iranien. Voilà des propos qui nous incitent à une petite recherche pas décevante sur le net : lire par exemple ses articles sur le Hamas et sur l'affaire des caricatures parus sur "le premier site de l'Islam francophone sur Internet".

Pourquoi la journaliste de 24 Heures a-t-elle choisi d'interviewer ce personnage? Soit elle l'a choisi en connaissance de ses opinions; soit elle s'est fié à son titre sans faire de recherches plus poussées. Dans les deux cas, ça en dit long. Pour lire une vraie analyse des attentats de Dahab et de leurs effets en Suisse, allez plutôt chez Ludovic Monnerat.

lundi 24 avril 2006

Circulez, rien à dire...

Désolé, pas le temps de bloguer ni même de surfer... Mais allez donc découvrir ce qu'écrivent nos partenaires de Lieu-Commun, dont font dorénavant aussi partie Econoclaste (Alexandre Delaigue et SM) et 1984 (Krystoff).

Pour ne pas faire de jaloux, j'ai remplacé le fil des billets d'Econoclaste par celui de Telos-eu, qui contient des textes intéressants d'auteurs consacrés, autour de Zaki Laïdi, même si ce n'est pas vraiment un blog...

Enfin, je signale l'apparition dans les liens d'un blog créé par La République des Idées (Pierre Rosenvallon, Eric Maurin, Martin Hirsch et autres sommités) en vue d'un colloque à Grenoble du 12 au 14 mai sur un thème chaud: La nouvelle critique sociale.

samedi 22 avril 2006

Lectures de vacances

De retour d'une excellente semaine de marche entre mer et montagne à Majorque... et pour ainsi dire sans Internet, ce qui est peut-être judicieux de temps à autre! Je continuerai d'ailleurs de ne pas être très présent jusqu'à la fin de la semaine prochaine. Contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser, je n'ai pas beaucoup lu non plus. Mais quand même relevé les articles suivants d'un Daily Telegraph acheté sur place et du Spectator emporté le week-end dernier:

  • Leçons de bonheur obligatoires dans une école britannique: c'est une manière polémique (voir aussi ici) de présenter une information qui pour ma part me réjouit, l'intégration des acquis de la psychologie comportementale. A l'origine de cette innovation: Anthony Seldon, directeur de Wellington College, qui est aussi l'auteur d'une biographie d'un Tony Blair dont le pragmatisme optimiste n'est plus à démontrer...
  • Le travail des seniors: selon ce dossier (payant, mais j'en ai trouvé le texte ici...) qui complète ce témoignage que j'avais cité, il y a 1,1 million de retraités qui continuent de travailler en Grande-Bretagne. Pour élargir le débat au travail des plus de 50 ans, en Suisse il est cependant découragé par une législation absurde sur la retraite professionnelle obligatoire[1] qui permet (voire contraint, me dit-on) d'élever avec l'âge le taux de cotisation à charge de l'employeur et du salarié: une discrimination évidente à l'effet intolérable et absurde.

Notes

[1] Le "deuxième pilier" du système suisse de retraite, à côté de la pension versée par l'Etat (1er pilier) et des éventuelles économies personnelles, encouragées par des mesures fiscales (3e pilier).

vendredi 21 avril 2006

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs

ou plutôt Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs

par Alex Dépraz

Le Monde et Paxatagore signalent une pétition demandant la suppression de l'emploi du terme "Mademoiselle" dans la vie courante française. L'influence germanophone a peut être parfois du bon en Suisse romande (comme le Québec sous l'influence anglophone), car l'emploi du terme "Mademoiselle" y a pratiquement disparu, du moins dans l'administration. Tant mieux. Pas seulement à cause de l'état civil : ce n'est que dans un passé relativement récent que "Mademoiselle" a acquis cette signifiation. Mais surtout parce qu'à l'origine, l'emploi de "Mademoiselle" reflétait une distinction de classe sociale ("- Mademoiselle, pourriez-vous servir le dîner?" "- Bien, Madame"). Cet emploi vieilli existe hélas encore: il arrrive d'entendre dans les cafés un "l'addition s'il vous plaît Mademoiselle".

Pour ce qui est de l'état civil, et comme le signale Paxatagore, l'emploi du nom de famille est encore déterminant. Je n'ai jamais très bien compris le droit français sur le sujet (ou plutôt j'avais compris que le mariage n'entraînait aucun changement de nom pour la femme). En Suisse, c'est compliqué. Il y a la régle générale (cf. art. 160 CC notamment). Si Monsieur Gémal et Madame Alataite se marient, le plus courant et qu'ils deviennent Monsieur Gémal et Madame Gémal après le mariage. Dans la pratique, l'épouse peut faire suivre son nom de famille (Gémal) du nom qu'elle portait avant le mariage avec un trait d'union (Gémal-Alataite). Au moment du mariage, l'épouse peut toutefois choisir de garder son nom d'avant les noces, mais elle doit le faire suivre du nom de famille (celui du mari) cette fois, sans trait d'union (ce qui donne Monsieur Gémal et Madame Alataite Gémal). Dans tous ces cas, les enfants s'appellent Gémal.

Cette réglementation civile étant inégalitaire (les deux époux n'ont pas les mêmes possibilités), la Suisse s'est fait condamner à Strasbourg par la Cour. L'époux a donc désormais la possibilité de choisir le nom de l'épouse comme nom de famille, ce qui donne Monsieur Alataite et Madame Alataite. Dans ce cas, l'époux peut choisir de conserver son nom : Monsieur Gémal Alataite (sans trait d'union) et Madame Alataite (ce n'est pas dans le Code civil mais dans une ordonnance d'application). Mais, peu de monde en fait usage (heureusemement pour nos têtes). A quand une réglementation plus simple ? Une révision du Code civil qui prévoyait que chaque époux garde son nom, un nom étant choisi ensuite pour les enfants a lamentablement échoué au Parlement en 2001.

La fin du carême

par Alex Dépraz

Depuis que le député Lassalle mange à sa faim, le débat ne s'arrête plus autour de la table des blogeurs. Signalons les points de vue, très différents de ceux exprimés sur ce blog comme sur d'autres, par Samantdi de Vie Commune le 19 avril, mais aussi dès le 13 mars, John Paul Lepers ou FrédéricLN.

Comme la plupart des médias, ce blog n'a, à vrai dire, commencé sa critique qu'une fois le jeûne rompu. Seul DirtyDenys a su dénoncer à bon escient l'action du député béarnais (dont l'action était au demeurant éclipsée par le CPE). Pourquoi cette autocensure? C'est la question que pose Daniel Schneidermann dans sa chronique hebdomadaire dans Libé et à laquelle il avait déjà presque répondu dans son Big Bang Blog (billet dans lequel j'avais apprécié l'analogie entre cette affaire et l'absence de critique contre la ridicule danse de Ségolène et de Djamel chez Denisot).

mercredi 19 avril 2006

"De la démocratie d'opinion à la démocratie d'émotion"

Par Alex Dépraz

Jules chez Diner's Room analyse avec talent et humour la grève de la faim du député Lassalle. Après ces pertinents vers, difficile de faire mieux que Monsieur Jourdain! Une analyse rationnelle permet de douter du bien-fondé du combat du député des Pyrénées-Atlantiques (voir ici, ou chez Versac). Ce n'est pas surprenant: par son action, le député jouait uniquement sur le registre de l'émotion, la seule partition que connaisse le journal de 20 heures. Ce passage de la démocratie d'opinion à la démocratie d'émotion ne date pas d'hier (ni de l'affaire d'Outreau que commentait Badinter en écrivant cette phrase). Qu'un élu en utilise tous les ressorts montre simplement que la surenchère n'est pas terminée.

PS du 19.04.06, 11h00 : Alain Duhamel utilise aujourd'hui la même expression de "démocratie d'émotion" pour qualifier la candidature de Ségolène Royal.

Jusqu'où Mark Steyn ira-t-il pour allumer ses lecteurs?

Mark Steyn confesse dans le Western Standard être sorti avec une Musulmane. Las. Les quelques phrases torrides du début laissent vite la place à des considérations plus sages que d'habitude (mais tout aussi fournies). Lire l'article . (Accès gratuit mais il faut s'enregistrer.)

COMPLEMENT DE 10h30. Ce très très long plaidoyer (malgré les redites, on ne perd pas un mot), dans le City Journal, pour la non-nucléarisation de l'Iran avec la dénonciation de l'aveuglement européen ne donne plus du tout envie de rire.

mardi 18 avril 2006

Un référendum qui marque un bel auto-goal

Par Alex Dépraz

Le FC Sion a remporté hier la Coupe suisse de football pour la 10ème fois de son histoire (10ème victoire en 10 finales!). Le football ne fait pas seulement l'actualité sur le terrain mais aussi dans les pages politiques. Diverses associations de supporters ont confirmé ce week-end qu'elles lançaient un référendum contre une nouvelle loi fédérale visant à lutter contre la violence dans les stades. En termes footballistiques, il s'agit d'un "auto-goal". En 2008, la Suisse organise conjointement avec l'Autriche l'Eurofoot qui est une des plus grandes compétitions sportives internationales. Des milliers de supporters animés des meilleures intentions vont venir fouler les aéroports, gares, villes et stades d'Helvétie. Parmi les badauds, quelques tristes individus qui n'ont qu'un lointain rapport avec le football et qui viennent mettre un tout autre type d'animation. Pour se préparer à l'Eurofoot, les Chambres fédérales ont récemment adopté une loi permettant de prendre certaines mesures pour lutter contre la violence et le racisme dans les stades: fichage des fauteurs de trouble dans les stades, interdiction d'entrer dans les stades, obligation de se présenter à la police, gardes à vue etc. A priori, on devrait penser que cette loi est plutôt de nature à aider les vrais supporters à se débarasser de leur image peu reluisante qui leur colle un peu à la peau. Or, les énergumènes qui lèvent le bras droit en proférant des insanités contre les joueurs de couleur tout en gardant leur canette de bière dans la main gauche ne sont ni des équilibristes ni des supporters : juste des personnes qui n'ont rien à faire dans les stades et qui doivent aller cuver leur houblon bon marché sous d'autres cieux. Les fans anglais l'ont bien compris : après le drame du Heysel, les autorités ont pris des mesures strictes pour lutter contre les hooligans. Mettre un carton rouge aux hooligans était même le seul moyen de sauver les vrais supporters. Dans leur combat contre-nature, les associations suisses de supporters ont trouvé un allié inattendu : une partie de la gauche va en effet soutenir le référendum au nom de la protection des libertés individuelles. En football toujours, ça s'appelle ne pas voir passer le ballon.

dimanche 16 avril 2006

Sermon de Pâques

Comme promis, voici des extraits de la prédication que j'ai prononcée tout à l'heure. Le texte support est l'épître aux Colossiens, chapître 1, versets 12-23.

Dans les Evangiles, en fait dans l’ensemble du Nouveau Testament, on a différents points de vue sur la résurrection. Pour Marc, la résurrection, c’est un tombeau vide, et elle est considérée comme un événement effrayant. Les femmes qui ont trouvé le tombeau vide ont peur, mais on n’en dit pas plus. On ne sait pas si c’est la peur d’être confrontées à une intervention de Dieu, ou la peur devant la face inconnue de ce Jésus qu’elles ont côtoyé. Dans d’autres évangiles, c’est le contraire : l’accent est mis sur la joie de la retrouvaille et sur la relation inchangée entre Jésus et ses disciples. Dans ce texte de l’épître aux Colossiens qui contient un des plus anciens hymnes au Christ qu’on connaisse, on sent qu’il y a eu toute une réflexion sur la personne du Christ et la signification de sa résurrection. On ne parle pas du fils de Dieu en lui-même, on ne spécule pas à son sujet (on le fera par la suite) mais on médite sur ce qu’il signifie pour l’ensemble de l’univers créé.

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Les disciples, les femmes, Judas et les autres

En attendant que je vous livre le meilleur du sermon de Pâques que je vais tenir ce soir, voici un article (ici ou ici) très intéressant que François Brutsch a encore eu le temps de me signaler avant son départ. Le professeur Marguerat de Lausanne s'exprime dans le Monde, sur, entre autres, les différents cercles de disciples dont Jésus s'est entouré, et l'occultation des femmes disciples (ce qui représentait une certaine transfgression sociale) intervenue par la suite. Avec en prime un avis sur l'intérêt porté à l'évangile de Judas.

samedi 15 avril 2006

CPE, dernière

Ces "patrons" sont des ouvriers qui ont monté une entreprise. Ils travaillent comme leurs salariés, pelle, marteau ou tournevis à la main, qu'il vente ou qu'il pleuve, la différence étant qu'en outre ils exercent une fonction d'organisation et qu'ils sont en première ligne dans la relation avec le client. Ils appartiennent au même milieu social que leurs salariés, qui se mettront un jour eux aussi "à leur compte" s'ils se sentent capables de supporter les soucis que cela comporte.

Ces soucis viennent pour l'essentiel des difficultés rencontrées avec les débutants. Certes ceux-ci sont, dans leur majorité, assimilables. Mais certains procurent au chef d'entreprise des ennuis qu'il est impossible d'imaginer de loin.

Parmi ceux que le système éducatif (famille, médias, école), notoirement dégradé, envoie aux entreprises se trouvent en effet des personnes qui ne savent ni lire, ni écrire, ni compter, ni parler, ni écouter, ni se laver, ni respecter un horaire, ni admettre qu'on leur donne un conseil - ou qui, sans présenter toutes ces lacunes, en conjuguent plusieurs, fort gênantes. Quand vous êtes patron et que vous tombez sur un de ces cas-là, c'est dur! Mais il sera soutenu par sa famille, ce qui compte dans nos petites agglomérations. Le syndicaliste de la ville la plus proche viendra le défendre pour mener la lutte des classes dans l'arrière-pays, et fera tout pour vous envoyer devant les prud'hommes. Les indemnités réclamées sont de nature à couler votre entreprise et vous-même. Vous vous tirez de l'épreuve, au mieux, avec plusieurs jours et nuits d'angoisse.

Un tardif mais utile contrepoint au discours intello sur l'exploitation et la précarité "Ils ont raison de se révolter" et au refus hédonisto-nihiliste de la société moderne. Il y a aussi cette page dans Le Monde d'aujourd'hui.

Sur ce je vous laisse avec Guillaume Barry et les autres marmitons, nous partons en vacances une semaine...

Personnalités: être ou ne pas être "out"?

Le Vert Bernhard Pulver, qui vient d'être élu à Berne, est le premier membre d'un exécutif cantonal ouvertement gay (il fut membre du comité de Pink Cross).

Mais il n'est évidemment pas le premier Conseiller d'Etat homosexuel[1]: il y en a au moins trois en ce moment dans les seuls cantons romands, à droite comme à gauche. Ils ne s'affichent pas comme tels, refuseraient probablement d'en parler publiquement, mais ne s'en cachent nullement vis-à-vis de leurs proches, de leurs collaborateurs ou de leur parti. C'est une attitude déjà fondamentalement différente de celle qui prévalait jadis voire naguère (mais ne serait sans doute plus tolérée aujourd'hui), à base de déni voire de mensonge.

Pulver marque l'aboutissement naturel d'une évolution de l'implicite assumé vers l'explicite revendiqué que personnifie le premier citoyen du pays, Claude Janiak, socialiste de Bâle-Campagne, dont le premier mandat électif remonte à 1975 et qui a tenu à évoquer son partenaire dans son discours inaugural de président du Conseil national.

En France, deux animateurs de télévision ouvertement gays, Stéphane Bern et Marc-Olivier Fogiel, viennent de perdre une procédure dans laquelle ils prétendaient revendiquer un "droit à la vie privée" à ce propos. Voir ce billet de Jules à Diner's room, ma contribution dans les commentaires et le corps du délit.

Politiciens, journalistes, patrons, syndicalistes, sportifs ou acteurs: je considère pour ma part qu'il y a, pour les personnalités, une responsabilité d'assumer publiquement et explicitement l'orientation sexuelle qui est l'une des nombreuses facettes de leur identité. Elles au moins ne courent pas les risques auxquels le commun des mortels peut encore éventuellement être exposé -- et plus elles seront visibles, plus les préjugés et fantasmes homophobes pourront être dissipés, moins difficile sera l'acceptation de soi pour ceux qui découvrent leur attraction pour les personnes du même sexe.

Notes

[1] Combien d'hétéros, surtout pas homophobes mais qui n'auront pas vraiment réfléchi à la question, pour le croire néanmoins et imaginer en toute bonne foi qu'ils ne connaissent personnellement aucun gay, aucune lesbienne?

vendredi 14 avril 2006

Toyal cède sur Accous et désespère de la France: merci M. Lassalle

Vous avez suivi en détail cette grève de la faim d'un député UDF pour défendre une usine de sa circonscription contre de méchants Japonais? Moi non plus, seulement les titres. Ce matin Jean Lassalle était conduit à l'hôpital, cet après-midi il mettait fin à son action après avoir accepté la capitulation du groupe Toyal. Qui ne cache nullement le dommage à long terme causé par cette affaire:

"Le protocole qui a été signé est un protocole de crise qui correspond à une situation exceptionnelle", a déclaré à Reuters un représentant de Toyal Europe, au nom de la direction. "La conséquence est que notre actionnaire a perdu toute confiance dans le pays dans lequel il était censé se développer."

Pour comprendre toute l'histoire, il fallait avoir lu le billet du 23 mars sur DirtyDenys qui, à en juger par le faible nombre de commentaires et de trackbacks, n'a vraiment pas l'audience qu'il mérite au sein de la blogosphère francophone:

Accous, une commune de la quatrième circonscription législative des Pyrénées-Atlantiques, abrite depuis 1925 une usine fabricant de la poudre d'aluminium pour peintures automobiles ; jadis Péchiney, elle emploie 150 personnes et appartient aujourd'hui au japonais Toyal. Sur son site de Lacq, commune de la troisième circonscription législative des Pyrénées-Atlantiques, Total dispose de terrains avec commodités sur lesquels Toyal songe à installer une nouvelle unité de production. Entre les deux, en ligne droite, mesurés sur une carte au 1/200 000 ème, quarante-sept kilomètres.

Quarante-sept kilomètres, et le député UMP de la quatrième circonscription, maire de Lourdios-Ichère, son village natal, Jacques Lassalle, l'excentrique de l'assemblée, persuadé, malgré les incessants démentis de Toyal, que l'ouverture de Lacq entraînera la mort d'Accous, entame, dans la salle des Quatre Colonnes, celle à laquelle la presse peut accéder, une grève de la faim. Quarante-sept kilomètres et, sans rire, avec même un mortel sérieux, on s'inquiète de mondialisation : puisque cela risque d'être dans le canton d'à côté, forcément, dans l'acception la plus littérale que peut prendre le terme, on délocalise. Plus besoin de Chine ou d'Inde, de Limerick ou de Trnava : quarante-sept kilomètres, et c'est l'autre monde.

Mais lisez tout[1], le reste du blog également!

Notes

[1] Même s'il y a apparemment des approximations (rectifiées depuis): Jacques pour Jean, UMP pour UDF et 47km pour 60km...

jeudi 13 avril 2006

Le manifeste d'Euston

Euston ManifestoLa gauche internationaliste et démocratique, celle pour qui l'universalité des droits de l'homme n'est pas un vain mot et qui refuse l'antiaméricanisme, a désormais son manifeste et sa structure: elle vise à sortir des quelques blogs qui aujourd'hui en sont l'expression pour s'organiser et mener plus largement le combat des idées. C'est le Manifeste d'Euston, qui a son propre site, très complet, et que Norman Geras et Nick Cohen présentent dans l'hebdomadaire de gauche The New Stateman. J'y adhère et ne peux qu'encourager les lecteurs de ce blog qui se reconnaissent dans la gauche (ou ne s'y reconnaissaient plus!) à s'y intéresser.

mercredi 12 avril 2006

La France de Saddam

Les 623 pages du "rapport Volcker", du nom de l'ancien chef de la Réserve fédérale américaine chargé par l'ONU d'enquêter sur les manipulations du programme "Pétrole contre nourriture", offrent une lecture accablante pour tous ceux qui placent leur foi dans la transparence et l'efficacité des institutions onusiennes. Elles sont encore plus décevantes pour ceux qui n'ont voulu voir dans l'action de la France, lorsqu'elle a pesé pour un aménagement des sanctions et contre le déclenchement de la guerre d'Irak en 2003, qu'un modèle de diplomatie axé sur une certaine conception de la morale.

Ce blog a été suffisamment critique de la position de la France[1] par rapport à l'intervention en Irak, et des positions du Monde à ce propos, pour ne pas saluer comme il convient l'effort de la justice française et l'éditorial de ce matin. Qui ne sauraient cependant dispenser d'une réflexion véritablement politique: la corruption n'était en réalité ni nécessaire ni suffisante pour expliquer la position française.

Notes

[1] J'écrivais déjà dans un article publié le 21 février 2003: "S'il y a quelque chose qui met à mal le droit international onusien aujourd'hui, c'est plutôt la pusillanimité de la diplomatie française."

mardi 11 avril 2006

Gouvernement Prodi

Ouf, le suspense a pris fin, et dans le bon sens! Mais le caractère extrêmement serré des résultats fait justice de la rhétorique du rejet de Berlusconi dont les intellectuels italiens et les médias nous rebattaient les oreilles. Comme toutes les démocraties développées, l'Italie est divisée pratiquement à égalité entre une gauche et une droite qui ont beaucoup plus en commun qu'elles ne veulent bien l'admettre (et c'est au fond heureux!).

On peut quand même nourrir quelques inquiétudes pour l'avenir du principe d'alternance dans le système politique italien. Non pas tant parce que la majorité est serrée: en dynamique parlementaire, c'est plutôt un facteur de discipline. Mais parce que l'Italie n'a renoncé que depuis peu au système de la coalition perpétuelle à géométrie variable autour d'un noyau pratiquement inexpugnable (en l'occurrence, la défunte démocratie-chrétienne), qui est une sorte de perversion du régime parlementaire à la proportionnelle. Or, contrairement à l'Allemagne, à l'Espagne ou aux pays scandinaves, ce ne sont pas deux partis principaux qui incarnent cette alternance mais deux coalitions assez hétéroclites unifiées par leur chef. Le danger est que la coalition de droite comme la coalition de gauche éclatent durant la législature qui s'ouvre, favorisant la résurrection d'une coalition centrale, par exemple pour maintenir Prodi au pouvoir lorsqu'un des partis qui l'ont soutenu voudra faire un caprice.

En attendant, la singularité archaïque de la gauche française qu'a choisi d'incarner un Fabius n'en apparaît qu'avec plus d'acuité si l'on se réfère à Blair (ou "pire", Brown), Zapatero, Müntefering, et maintenant Prodi. Plus que les louvoiements d'un DSK, c'est peut-être la tornade royaliste qui pourra permettre un aggiornamento rapide (mais pas si elle est battue, même honorablement, par Sarko...).

lundi 10 avril 2006

Mariages blancs et gouvernement des juges

Dans l'ensemble des pays occidentaux, l'humeur est la lutte contre les abus de procédure (asile politique, mariage) qui permettent de contourner les dispositions légales sur l'immigration. La motivation est multiforme: économico-sociale (éviter que n'augmente une population qui, par inadéquation, tomberait à la charge de la collectivité), d'ordre public libéral (lutter contre les mariages arrangés), de police criminelle (ces voies sont notamment utilisées par le crime organisé pour des trafics en tout genre et la traite d'êtres humains en vue de prostitution) voire de protection anti-terroriste. Il est indéniable que cela créé des situations désagréables pour les personnes de bonne foi qui y sont confrontées, mais en même temps cela me paraît parfaitement compréhensible et défendable, quoi qu'en pensent les belles âmes qui n'y voient que racisme et hystérie sécuritaire. Reste à trouver le bon équilibre, sous le contrôle du pouvoir judiciaire, en opérant au besoin les ajustements nécessaires. On en a un exemple aujourd'hui en Grande-Bretagne.

Le juge était saisi de trois cas de couples qui s'étaient vu dénier l'autorisation du ministère de l'intérieur pour se marier; elle est depuis 2005 obligatoire lorsqu'un des futurs conjoints est ressortissant d'un pays étranger autre qu'un membre de l'Union européenne, de l'Espace économique européen ou la Suisse. Mais son jugement dépasse ces cas et oblige le législateur à revoir sa copie.

Il a tout d'abord déclaré discriminatoire une disposition exemptant de cette autorisation tout mariage destiné à être prononcé par un prêtre de l'Eglise anglicane (par opposition à un mariage effectué par un officier d'état civil ou dans le cadre d'une autre religion), ce qui paraît assez évident. Mais le remède l'est tout autant: non pas renoncer à une procédure préalable, mais bien l'étendre également aux mariages anglicans.

Le juge a également émis des considérations qui laissent davantage perplexe:

Ruling that the measures breached human rights on grounds of nationality and religion, Mr Justice Silber said there was "no adequate justification" for the marriage regulations to be used to control immigration.

Ce qui nous ramène au traditionnel problème de la tension entre les contingences auxquelles sont confrontés les gouvernants et les principes que les juges doivent défendre. Le danger c'est qu'ils se meuvent dans une atmosphère par trop éthérée qui les conduit à méconnaître l'autonomie du politique. C'est particulièrement vrai au Royaume Uni où leur carrière résulte d'une sélection élitaire quelque peu mystérieuse, dans laquelle les préjugés les plus exotiquement réactionnaires peuvent faire bon ménage avec un paternalisme libéral confinant à la naïveté la plus déconcertante sur le monde réel. En l'occurrence il ne s'agit bien sûr pas de réglementer l'immigration par le biais du mariage, mais bien de veiller à ce que le mariage (qui confère des droits en matière de séjour et d'établissement) ne soit pas instrumentalisé pour contourner la législation sur l'immigration, ce qui implique inévitablement des contrôles. Il est toutefois probable qu'ajouter une procédure de recours administratif contre la décision du ministère de l'intérieur (actuellement sans appel) devrait suffire.

On notera au passage cet archaïsme centralisateur selon lequel chaque décision est réputée émaner du ministre lui-même...

La tentation de Rome

Dominique Strauss-Kahn préfère célébrer la victoire de Romano Prodi que la défaite de Chirac-Villepin.

COMPLEMENT DU 11.04 à 23h15: DSK est de retour -- avec aussi une nouvelle bannière "2007 Rejoignez-moi"!

CPE: Confusion Présidentielle Evidente?

Chirac a l'art de s'appuyer sur de mauvais génies (Pierre Juillet et Marie-France Garaud lorsqu'il était premier ministre de Giscard, Dominique de Villepin depuis qu'il est président) et Villepin celui de le tourner en bourrique...

Le 31 mars le couple infernal annonce la promulgation-suspension-modification (sur deux points précis: la durée de la période d'essai et la notification du motif de licenciement) du contrat première embauche qui constitue l'article 8 de la loi sur l'égalité des chances. Et le 10 avril il met dans la bouche du président, "sur proposition du premier ministre", une démarche complètement différente (imaginée par une task force composée de parlementaires, des ministres compétents et du chef du parti majoritaire) que le même Villepin a refusée vendredi 7 avril! Imagine-t-on de Gaulle ou Mitterrand se prêter à pareil abaissement, contraint d'arbitrer entre des factions et prétendre avoir "décidé de remplacer" un simple article de loi (ce qui reste de la compétence du Parlement, en réalité)?

On avait déjà l'abdication du président comme garant des institutions, l'abdication du gouvernement comme moteur de la législation, mais on n'a surtout pas l'abdication du premier ministre qui aurait au moins permis de tirer un trait sur cette pitoyable farce. Comment imaginer qu'ils tiendront encore un an?

Liens complétés à 18h. Et chapeau à Alain Lambert pous sa réponse au commentateur qui lui demande ce que ça fait d'avaler son chapeau!

dimanche 9 avril 2006

Judas a-t-il été trahi?

L'Evangile selon Judas est-il un marronnier théologique? Le fait que les médias en fassent leur miel correspond cependant à une réelle actualité - voir ici et pour ne prendre que deux exemples suisses grand public. Le personnage de Judas est en tout cas le support des paradoxes théologiques et philosophiques les plus classiques comme je l'écrivais dans ce billet. Maintenant, pour ce qui est des médias qui jouent toujours bravement leur partition moderniste, c'est toujours très excitant de dire qu'on a enfin porté au grand jour un document qui remet en cause l'enseignement de l'Eglise qui bien sûr ne veut rien savoir pour ne pas se remettre en question ou alors a toujours maintenu le monde dans l'ignorance sur ce document.

C'est juste qu'en y regardant de près, les médias ne devraient pas trouver si sympathique l'idéologie dont relève cet Evangile. Il s'agit en effet du gnosticisme: le monde de la matière relève entièrement d'un principe obscur et mauvais, dont il faut libérer les âmes qui sont des fragments du principe lumineux et divin. Selon cet Evangile, Judas rend un fier service à Jésus en lui permettant de se libérer de son corps et de rejoindre ainsi le divin. Judas est agent de la rédemption du Christ (le génitif étant ici objectif!).

Or l'idée que le corps et la matière sont fondamentalement mauvais, ce n'est pas tellement dans l'esprit de la modernité. Mais du moment que ça peut enfoncer l'Eglise... l'ennemi de notre ennemi... Alors que pour la théologie de l'incarnation, c'est le contraire. C'est dans ce corps, dans ce monde-ci que se manifeste le divin: le Fils de Dieu et tous les enfants puînés de Dieu, leur corps étant le temple de Dieu et non sa prison.

Pourtant qui sait? Notre époque est peut-être finalement plus gnostique qu'elle ne le croit. Peut-être que l'obsession d'un corps parfait, le succès des clubs de fitness et de musculation ont quelque chose de gnostique et relèvent d'une haine du corps tel qu'il est - au nom d'un idéal, donc au nom d'un ersatz de monde spirituel... C'est l'attente de la délivrance qui rendrait donc sympathique le Judas de l'Evangile homonyme au-delà d'une charge anticléricale à 30 sous deniers.

Pauvre Judas. C'est lui qui a été trahi - et ce fut probablement au 2ème siècle par des gnostiques égyptiens (cf. Rodolphe Kasser cité dans le Temps). Les Evangiles canoniques laissent entendre qu'il trahit Jésus parce qu'il est décu que ce dernier n'impose pas son royaume dans ce monde par la force. Tout sauf une aspiration gnostique.

samedi 8 avril 2006

L'adhésion au PS (tableau de genre)

Il s'agit du PS français, qui s'est récemment ouvert à l'adhésion en ligne. Lire Hugues de Commentaires et vaticinations ici et , et Emmanuel Raveline de Big Blogger.

vendredi 7 avril 2006

Enfants confiés à la partenaire plutôt qu'à la mère

La Cour d'Appel britannique a confirmé un jugement de première instance retirant la garde de deux filles de 4 et 7 ans à leur mère biologique pour les confier à la partenaire dont elle est séparée depuis 2002 (Daily Telegraph). Dans ce genre d'affaires, il n'y a que des cas d'espèce: ce qui paraît ici avoir joué un rôle central est le caractère déloyal de l'action de la mère vis-à-vis du maintien de la relation entre les enfants et leur autre parent, en violation du jugement lui ayant dans un premier temps confié la garde.

La Cour d'Appel émet des considérations sur le caractère non déterminant du rapport biologique par rapport au lien éducatif qui font très précisément écho à une enquête française auprès de personnes nées par insémination artificielle avec donneur: pour elles leur père est celui qui les a élevées, par celui qui a prêté son sperme.

COMPLEMENT DU 08.04 à 18h: dans les commentaires, la conversation s'est également étendue à l'accouchement sous X (qui, nouveau complément du 23.04, a fait l'objet d'un arrêt de la Cour de cassation française commenté par Jules de Diner's room).

jeudi 6 avril 2006

Vraie ou fausse précarité et dignité du travail

J'ai maladroitement perdu juste avant de le mettre en ligne le texte d'un billet assez long et dense (donc probablement confus et qui ne m'aurait pas attiré que des amis: vous n'avez pas forcément perdu au change). A défaut de le reconstituer, je donne quand même les points d'appui principaux:

  • Une page dans Le Monde d'aujourd'hui qui aide à comprendre la relation d'amour-haine de la société française avec l'emploi salarié[1]: idéalement c'est un mariage pour la vie (dans une conception patriarcale et non égalitaire: le travailleur est une femme battue en puissance), le divorce n'est envisageable que pour faute grave! En Grande-Bretagne (comme en Suisse) on en a une conception plus pragmatique: pour prendre une comparaison tout aussi excessive mais djeunz, il faut plutôt penser à la relation avec un opérateur de téléphonie mobile...
  • Un archaïsme en quelque sorte opposé est mis en lumière par le comportement du patron de la Boillat (Swissmetal à Reconvilier, dans le Jura): il provoque un élan de révolte et solidarité passablement hétérogène qui est une sorte d'affaire Lip 30 ans plus tard à l'échelle de la société helvétique. Le danger est aussi la belgicisation du pays (la tentation wallonne pour la Suisse francophone), le "méchant" étant Suisse alémanique...

Notes

[1] Non que l'indépendance économique ait la cote: apparemment c'est au statut de fonctionnaire qu'aspirent les moins de 30 ans!

Le droit à une nouvelle vie

Je vois que l'affaire de l'assassinat d'un ancien responsable de l'IRA et du Sinn Fein qui s'est révélé avoir été un agent britannique pendant 20 ans est suffisamment spectaculaire pour retenir l'attention des médias continentaux. Il tombe on ne peut plus mal, alors que les premiers ministres britannique et irlandais tentent de relancer un processus de paix en Irlande du Nord bien laborieux. Il est aujourd'hui impossible de savoir si le crime est imputable à des éléments incontrôlés de l'IRA, à celle-ci, voire à une provocation unioniste, ou encore si elle serait par extrordinaire sans lien avec l'affaire... Tant les gouvernements que le Sinn Fein voient leur crédibilité atteinte par le fait qu'ils n'ont pas su assurer la sécurité de Denis Donaldson.

En l'occurrence l'intéressé paraît avoir refusé une procédure dont on imagine volontiers qu'elle est assez standard dans le milieu de l'espionnage: recevoir une nouvelle identité et refaire sa vie ailleurs. Mais ce qui m'a toujours frappé en Grande-Bretage, c'est qu'un tel programme, sur lequel le Daily Telegraph donne quelques détails, est également en place pour des criminels dont la sécurité est menacée après leur sortie de prison. Cela relève d'une conception de l'Etat social pour le moins extensive, et admirablement protectrice de l'individu, dont je ne connais pas d'équivalent en France ou en Suisse. Il est vrai que ces deux pays n'ont pas non plus au même degré certains médias déterminés à traquer et débusquer des personnes haïes pour ranimer sous la cendre la flamme de la vindicte à leur égard (comme cela a aussi été le cas pour Donaldson): l'oeuf et la poule... Il en est dès lors question régulièrement dans les médias, la dernière fois à propos de Maxine Carr, la compagne de Ian Huntley qui avait assassiné deux fillettes à Soham. Mais il y a aussi le cas de Mary Bell, ou celui des assassins du petit James Bulger.

mercredi 5 avril 2006

Jean-François Revel

Pour qui ne le connaîtrait pas et n'aurait rien lu de lui, un entretien publié dans Le Point fournit une bonne introduction à l'homme et à son oeuvre (via le splendide site qui lui est consacré).

La pensée court-circuitée

Cette fois, je me trouve définitivement confirmé dans mes intentions d'éviter le plus possible l'emploi de la locution politiquement correct et ses dérivés - si tentante, si pertinente semble-t-elle, envers et contre tout. L'éviter par snobisme probablement (qui se targue d'en être exempt me jette le premier galet), mais surtout par exaspération devant le prêt-à-penser d'une formule qu'on retrouve dans des discours d'intentions apparemment opposées. Le dernier exemple flagrant, déconcertant plus qu'exaspérant, c'est à propos du film ''Delwende - Lève-toi et marche'' de S. Pierre Yaméogo. Ce matin, le chroniqueur de la Radio Suisse Romande recommande le film notamment parce qu'il est politiquement incorrect, puisqu'il dénonce des aspects obscurantistes et inhumains d'une tradition africaine (en l'occurrence ça se passe au Burkina Faso, qui a passé pour un modèle de révolution respectueuse de la tradition): il s'agit de femmes accusées de sorcellerie qui finissent dans des mouroirs de la capitale.

Or, aujourd'hui (hier dans l'édition en ligne) dans le Temps, un des critiques cinéma écrit

"Film à thèse, "Delwende"» a le mérite de dénoncer la condition de la femme en Afrique noire et les traditions-superstitions instaurées par un ordre patriarcal. Cinématographiquement parlant, on en reste par contre au b.a.-ba: image DV délavée, dialogues naïfs, absence d'ellipses alors qu'on a tout compris depuis longtemps, etc. Cinéaste peu inspiré, le Burkinabé S. Pierre Yaméogo ("Moi et mon blanc") ne fait décoller son film qu'avec les terribles images documentaires des mouroirs pour vieilles "sorcières" de la capitale. Sinon son film, très généreusement sélectionné à Cannes, ne présente guère d'intérêt pour un regard européen – et tant pis pour le politiquement correct, qui voudrait bien sûr qu'on affirme le contraire."

Dénoncer ou ne pas dénoncer une réalité sociale, critiquer ou ne pas critiquer la tradition des anciennes colonies - le débat est trop complexe, trop piégé à la base pour être piégé par des formules qui court-circuitent la pensée. Orwell, réveille-toi!

mardi 4 avril 2006

Un curé sur les traces de la "Shoah par balles"

Je ne me lasse pas de la nouvelle formule du Monde, qui réussit le paradoxe d'être à la fois allégé et plus dense, ou plus diversifié. Un nouvel exemple est donné par ces deux pages dans le numéro de ce mardi.

Et le contrat dernière embauche?

Non, je ne parle pas de Villepin, mais de la possibilité de travailler à tout âge, donc aussi après la soixantaine ou la septantaine (un concept déjà imprononçable en français de France ;-) ). Et le titre est bien sûr un gag: je ne crois pas à ces contrats particuliers qui sous couvert d'encouragement multiplient les rigidités.

Il y a dans le cahier Business du Daily Telegraph d'aujourd'hui une splendide case study: un florissant vitrier qui emploie 41 personnes. Il se porte très bien de n'avoir que des représentants de plus de 60 ans: ça fait plus sérieux. Celui qui a 70 ans commence à 11h, mais travaille encore le soir. On a le bon sens de ne pas les brimer à coup de téléphone portable et d'ordinateur (voir toutefois le commentaire des experts qui suit l'article). Et cette sorte de sagesse s'étend à l'ensemble de la culture d'entreprise: l'intéressement n'est pas individuel, par exemple. Mais lisez vous-même (fichier PDF 300Ko)!

samedi 1 avril 2006

Peut-on rire d'une blague anti-américaine?

La réponse est oui bien sûr. Cette semaine, je n'avais pas vraiment la possibilité de faire un billet, et c'est pareil pour aujourd'hui et ces prochains jours. A titre de compensation, je me permets de livrer à nos lecteurs une blague héneaurme que je trouve irrésistible, bien qu'elle relève d'un anti-américanisme inqualifiable. Elle met en scène un ressortissant du canton de Neuchâtel, où je suis né. Absence de défaut ou d'une envergure insuffisante? Cette population, à ma connaissance, n'apparaît jamais dans les blagues suisses, à la différence des Genevois ou des Vaudois surtout. Tout au plus se moquera-t-on de son accent. Je soupçonne que dans cette blague, le lieu et le rôle de l'interlocuteur de l'Américain sont modulables à souhait, mais on ne peut pas exclure qu'un Neuchâtelois en soit l'auteur. Pour me faire pardonner cette horreur, je la fais suivre d'une gentille blague très morale et redresseuse de tort, qui se passe cette fois à New York, mais ce pourrait être tout aussi bien à Genève...

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