La liberté d'expression entre blasphème et courtoisie (II)
Guillaume Barry | samedi 4 février 2006 à 10h05 | grains de ciel | rss
Notre société connaît aussi des tabous, mais elle n'en en a plus du tout concernant la représentation du sacré. Il y a eu deux grands épisodes de guerre de l'iconoclasme au VIIIème et au XIème siècle. L'iconoclasme (destruction plus ou moins violentes d'objets de culte représentant la divinité et des personnages sacrés) est réapparu au début de l'histoire de la Réforme, quand certains protestants se sont crus fondés à dévaster des églises. Cette conscience iconoclaste a toujours été minoritaire dans la société occidentale. Mais il y a toujours eu des théologiens protestants, comme Jacques Ellul au XXème siècle, qui ont continué de se méfier a priori de l'image, comme quelque chose qui a la puissance de fasciner, d'accaparer, de nous garder captif, enfermé dans notre monde, qui s'avère être le monde matériel, tandis que la parole, invisible, pointe vers le sens (la signification), vers l'au-delà de l'humain.
Mais ce point de vue est hermétique ou ésotérique aux yeux de la modernité. La modernité peut très bien comprendre qu'un dessin ou une image soit choquante, parce que pornographique, raciste, attentatoire à la dignité de telle ou telle autre minorité, etc. Mais la modernité ne peut plus comprendre que la seule représentation d'un être humain particulier soit tabou, indépendamment de savoir si la représentation est respectueuse, gentiment ou méchamment humoristique. Cette incompréhension occidentale est d'autant plus compréhensible qu'on croit savoir, plus ou moins confusément, que l'une des caractéristiques de l'Islam est de nier avec véhémence la divinité de Jésus et de qui que ce soit, y compris le Prophète de l'ultime révélation.
Or voici qu'il y a un paradoxe. En dehors de la question de la représentation du Prophète, l'Islam est assez proche des convictions occidentales modernes et "laïques", puisqu'il simplifie et rationalise le divin. Bien des chrétiens contemporains convertis à l'Islam expliquent qu'ils ne pouvaient plus adhérer à des dogmes absurdes comme la Trinité, la filiation divine, la mort ignominieuse réconciliatrice de l'Envoyé divin sur une Croix, une Grâce qui empêche tout calcul, toutes prévisions concernant le poids de la juste croyance et des bonnes actions dans la balance du Jugement dernier. Un Dieu un (indivisible), invisible, non représentable, qui punit le mal et récompense le bien, qui est la Cause première de tout ce qui arrive (= le Destin): c'est logique - et c'est malheureusement aussi le Dieu de bien trop des gens qui se croient chrétiens!
Pour en revenir à la dernière querelle des images. Si le public n'était pas vraiment conscient du tabou de la représentation de Mahomet, les rédacteurs responsables l'étaient, et la provocation fut délibérée. Au bon endroit? Au bon moment? Pour de bonnes raisons? "Tout est permis, mais tout n'est pas utile" disait l'apôtre Paul. Pour ma part, j'applaudis des deux mains quand l'auteur d'ANNALES histoire société christianisme écrit
De mon point de vue, notre défense de la liberté de penser pose la question de la liberté religieuse. Pour que les hommes puissent connaître la vérité et être heureux ici-bàs et dans la vie future, il faut pouvoir manifester ouvertement ses pensées et celles de la révélation.
Par contre, quand il continue
Pour que cela ne conduise pas à la «peste de l’indifférentisme», il faut pouvoir critiquer une famille de pensée au nom de ses effets dans le monde réel et à la mesure d’une morale naturelle et évangélique.
je pense qu'il risque d'entretenir le malentendu. Publier une image qui par elle-même est attentatoire aux convictions n'est pas critiquer cette religion, c'est surtout couper les ponts avec les adeptes de cette religion, y compris un bon nombre de modérés, leur claquer la porte au nez, pour jouir entre nous de la liberté d'expression (une tentation dont je ne suis pas exempt, c'est pourquoi je la dénonce).
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COMPLEMENT DU 05.02 à 12h: Indépendamment de l'origine des caricatures, qu'il y ait ou non manque de tact ou faute de goût, est-il besoin de préciser que les réactions de violence symbolique et physique qu'elles suscitent sont tellement dégradantes pour ceux qui les commettent et ce au nom de quoi elles sont perpétrées, qu'il n'est évidemment pas un seul instant, pour moi, question de symétrie...






Commentaires
1. Le samedi 4 février 2006 à 12h00, par François Brutsch
2. Le samedi 4 février 2006 à 12h33, par Assimil
3. Le samedi 4 février 2006 à 16h36, par Etienne
4. Le dimanche 5 février 2006 à 13h37, par DavidLeMarrec
5. Le dimanche 5 février 2006 à 20h53, par koz
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