mercredi 1 février 2006
La liberté d'expression entre blasphème et courtoisie (I)
François Brutsch | 19h38 | droit/politique | permalien | rss
La Cène de Marithé Girbaud (ou même le Da Vinci Code de Dan Brown, et encore avant cela La dernière tentation du Christ de Scorsese), les caricatures danoises de Mahomet, la soupe au lard des Identitaires, la loi britannique visant à combattre l'incitation à la haine religieuse (qui vient d'être adoptée dans une version moins draconienne que ne le souhaitait le gouvernement)... Le débat sur les limites de la liberté d'expression est toujours ouvert, le combat pour faire comprendre et respecter cette dernières est toujours à recommencer.
L'affaire de la soupe au lard est peut-être moins connue, plus localisée: c'est une provocation hivernale d'une frange xénophobe française, sur l'air populiste bien connu "Et la solidarité avec les gens de chez nous?", sous-entendu chrétiens qui n'ont pas d'inhibition à manger du porc (et autre sous-entendu: comme si les Restos du Coeur et autres formes de soupe populaire traditionnelle les oubliaient pour privilégier les immigrés musulmans). Des préfets, des manifestants, Le Monde se sont émus dans leur registre respectif. Paxatagore en a fait un billet qui a donné lieu à un riche débat dans lequel j'ai mis mon grain de sel... Le réflexe d'appel à l'interdiction étatique, comme la seule condamnation politico-morale, me semblent de mauvaises réponses (alors que l'action directe consistant à mette au défi l'extrême-droite de servir sa soupe à des basanés non-musulmans ou non-pratiquants me semble tout droit tirée du Manuel de l'animateur social de Saul Alinsky).
Les réactions à la publication, il y a maintenant quelques mois, de caricatures du prophète Mahomet par un journal danois, le Jyllands-Posten, reprise plus récemment par un journal norvégien (et aujourd'hui par France Soir, ce que le gouvernement français s'est empressé de déplorer!), posent des questions bien plus inquiétantes (voir cet impressionnant dossier de la Wikipedia):
- sur les manoeuvres d'intimidation et de contrainte auxquels se prêtent des Etats qui feignent d'ignorer des notions élémentaires comme la séparation entre l'Etat et la société civile et le droit individuel à la liberté d'expression au Danemark et en Norvège pour exiger, de la part des autorités politiques, des excuses et des restrictions de la liberté d'expression, mesure de contrainte économique (sous la forme d'un boycott) et manoeuvre diplomatique (sous la forme de l'appel à une législation internationale) à l'appui;
- mais surtout sur l'engourdissement des esprits (en d'autres temps et avec d'autres connotations, j'aurais parlé de finlandisation) dont témoignent ceux, en Europe, qui sont déjà prêts à la contrition, alors qu'il y a au contraire lieu de se mobiliser contre cette attaque frontale envers l'héritage des Lumières qui est au coeur de la démocratie. Voir à ce propos un autre débat auquel je me suis mêlé à la suite de deux billets de Phersu.
Celles et ceux qui déplorent les provocations, en appellent à la compréhension et au respect mutuel voire souhaitent que les athées mettent une sourdine à leur conviction dans l'intérêt de la paix civile sont complètement à côté de la plaque. A titre individuel, bien sûr, je suis comme eux: cela relève de la plus élémentaire courtoisie réciproque dans les relations interpersonnelles. Mais cela n'a rien à voir avec l'attitude à opposer à qui prétend imposer politiquement ce qui résulte de ses convictions religieuses (que cela soit le Vatican ou la Conférence islamique). Encore faut-il pour cela ne pas se laisser dominer par une haine de soi qui relève de la dépression collective, et réaliser que la liberté, l'économie de marché et la démocratie sont des valeurs de base dont il n'y a pas à avoir honte et qu'il faut réaffirmer constamment. Achetons danois!
Lorsque le gouvernement Blair a proposé son projet visant à compléter le dispositif légal qui déjà réprime l'antisémitisme (mais c'est au nom de la lutte contre le racisme), le négationnisme ou l'homophobie par une pénalisation de l'incitation à la haine religieuse, j'étais partagé: mon réflexe libertaire en matière de liberté d'expression (je ne suis pas un fan des dispositions contre l'expression d'opinions racistes ou homophobes qui sont maintenant généralisées en Europe tant nous sommes frileux devant le conflit ouvert, révulsés par ce qui se passe aux Etats-Unis où l'ACLU défend le droit de nazis à défiler et où des milieux fondamentalistes sont habilités à manifester leur joie aux abords de l'enterrement de victimes du sida ou de crimes homophobes) était balancé par la compréhension qu'il était nécessaire de donner à la population musulmane britannique un signe qu'elle fait pleinement partie de la collectivité nationale, afin de bien marquer la différence entre elle et la lutte contre le terrorisme islamique. Mais je me suis rapidement convaincu, avec Mr Bean (Rowan Atkinson), Norman Geras ou Harry's Place, que ce geste prêtait aussi à une toute autre interprétation et à un tout autre usage, préparant des réveils douloureux. Je ne serais pas surpris que les menaces anti-occidentales de ces derniers jours aient en fin de compte dopé la résistance des défenseurs de la liberté d'expression même en matière religieuse.
Voir aussi ce billet ultérieur
COMPLEMENT DU 02.02 à 14h: Si vous ne croyez évidemment pas que la modération et la hauteur de vue peuvent s'exprimer par le clavier d'un militaire qui planifie par ailleurs sur son blog une attaque préventive de l'Iran, lisez ceci!





