lundi 28 novembre 2005
Mgr Genoud et les gays
François Brutsch | 14h19 | pink power | permalien | rss
Comme athée (de culture protestante), je suis réservé sur les injonctions aux Eglises, par exemple de s'ouvrir aux femmes et aux gays: personne n'est obligé d'en faire partie, donc les non membres n'ont pas vraiment voix au chapitre; les membres potentiels non plus, d'ailleurs: par définition les Eglises sont dans l'ordre du dogme, pas de la raison, et un dogme n'a pas être démocratique. L'application des lois anti-discriminatoires me semble extrêmement délicate dans ce contexte, on est vraiment à la jonction de deux droits humains de valeur égale: le droit à la liberté religieuse et l'interdiction des discriminations; et s'il est évident qu'une Eglise ne saurait, au nom de ses dogmes, se lancer dans des campagnes racistes haineuses, je ne suis pas sûr que l'ordre constitutionnel devrait empêcher une Eglise de n'accepter que des Blancs, par exemple, parmi ses fidèles et ses officiants (ce qui me rappelle que mon père, missionnaire au Cameroun, avait joué un rôle de médiateur vis-à-vis d'une Eglise dissidente des "Fils de Cham", réservée aux Noirs...). J'ai donc toujours trouvé qu'il y avait un peu de chutzpah (effronterie, culot; mais cela ne rend pas vraiment la saveur du mot yiddish: c'est l'attitude de celui qui, ayant tué père et mère, invoque comme circonstance atténuante le fait qu'il est orphelin) pour un gay catholique à revendiquer son admission à part entière par une Eglise qui le rejette (puis à vouloir en changer les règles), à la Andrew Sullivan.
Tout cela pour dire que j'ai suivi d'assez loin et sans m'en indigner outre mesure l'affaire des restrictions mises par l'Eglise catholique à l'embauche de gays (je défends d'ailleurs le droit d'établissements gays à sélectionner leur personnel et leur clientèle de la même manière). Mais la présentation arrogante et désobligeante qui en est donnée commence tout de même à m'agacer, en particulier dans cette interview de Mgr Genoud (fichier PDF), évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, dans Le Temps de samedi (que Guillaume Barry est trop occupé par ailleurs pour commenter ici, mais nous ne perdons sans doute rien pour attendre -- complément: c'est ici).
Le lien opéré avec les scandales pédophiles impliquant des prêtres catholiques tout d'abord (il faudrait commencer par rappeler que le scandale porte davantage sur la manière dont la hiérarchie catholique a dissimulé les délits et crimes commis, se faisant ainsi complice des auteurs et déniant toute reconnaissance de leur statut aux victimes, et en définitive permis des récidives par un traitement inadéquat des plaintes dont elle avait connaissance): le test d'embauche ferait mieux de rechercher les tendances pédophiles ("simples" ou "profondément enracinées"), qu'elles soient hétéro ou homo. En ne le faisant pas et en s'en prenant spécifiquement aux gays, on jette gratuitement l'opprobre sur ceux-ci, alors que la pédophilie hétéro n'est pas moins menaçante (et est évidemment une réalité statistiquement plus importante, puisqu'ils sont plus nombreux). Au mieux, en admettant l'idée, largement répandue et apparemment corroborée par des sondages, que la proportion des gays est plus élevée parmi les prêtres catholiques que dans d'autres groupes professionnels (par nécessairement par machiavélisme pour assouvir plus facilement leur perversion... plus vraisemblablement, pour certains, comme mécanisme de fuite devant la découverte de leur homosexualité), ce genre de mesure parviendra à diminuer cette proportion, donc le nombre de cas d'actes pédophiles commis par certains d'entre eux; à effectif constant, la proportion des hétéros augmentera donc, et le nombre total d'actes pédophiles restera certainement inchangé -- mais au moins toucheront-ils des filles, protégeant mieux les garçons: est-ce vraiment là le but recherché?
L'autre point qui me dérange, c'est ce double standard relatif à l'exigence (ou tout au moins au voeu) de chasteté pour les prêtres catholiques: apparemment seuls les gays seraient menacés d'être emportés par leur sexualité, pour les hétéros ce n'est bien sûr pas un problème de la maîtriser (Genoud n'en parle jamais et le journal tourne autour du pot sans poser la question)! On n'est pas loin des fantasmes purs, comme naguère à propos de la sexualité féminine, ou de celle des Noirs... S'il est en revanche reconnu que l'intensité de la pulsion sexuelle varie selon les individus, pourquoi ne pas plutôt limiter l'embauche en fonction de cela (là aussi sans distinction entre hétéros et gays)? Evidemment, si le respect du voeu est ainsi rendu plus facile, il est aussi moins méritoire (et je soupçonne en vérité l'Eglise catholique de préférer la faute suivie d'une confession au respect des obligations qu'elle créé)... Mais est-il vraiment souhaitable que ce Superman dont parle Mgr Genoud, père célibataire de sa communauté, soit asexué? Il parle d'ailleurs de continence plutôt que de chasteté ce qui me paraît curieux: dans une échelle qui va de Carter (une pensée impure, c'est déjà pécher) à Clinton (seule la pénétration est une "relation sexuelle") est-ce à dire que la masturbation, et même les éjaculations nocturnes, sont interdites?
Bref, la confirmation d'une hypocrisie fondamentale de la part d'une Eglise qui prétend afficher du respect pour les personnes, mêmes homosexuelles, mais développe des théories fumeuses et insultantes sur l'inaptitude au sacerdoce des gays (ou des femmes) plutôt que de simplement assumer son rejet dogmatique de ce qui sort du schéma hétérosexuel mâle (pourtant convenablement théorisé par cette idée que le prêtre est l'époux de l'Eglise).





