samedi 19 novembre 2005
Trêve dominicale et contemplations sabbatiques
Guillaume Barry | 12h23 | grains de ciel | permalien | rss
Le 27 novembre prochain, le peuple suisse est appelé, notamment, à voter sur une modification de la loi sur le travail qui élargit l'emploi de travailleurs le dimanche pour des commerces situés dans les aéroports et les grandes gares. Les partis de gauche, les syndicats et les Eglises sont contre cette loi.
Pourtant, la nouvelle loi maintient le principe que le dimanche est un jour de repos, mais au lieu d'énoncer, comme avant, des exceptions, en établissant un catalogue des choses qui peuvent être vendues le dimanche - selon le critère des "besoins des voyageurs" (alimentation, fleurs, hygiène...qui inclut les livres mais pas les CDs!), elle définit l'autorisation en fonction du lieu (gares et aéroports) et de sa fréquentation.
Dans son ensemble, le monde occidental n'est pas conscient qu'à l'origine, le jour de repos hebdomadaire, objet du quatrième des Dix Commandements, est le samedi. Et que, dans la Bible juive, le respect du sabbat reçoit une double motivation.
Il existe en effet deux récits, deux versions des Dix Commandements. Dans l'une (Exode 20), le repos est compris comme la fête, la célébration de la Création. Le repos que Dieu a pris ne peut évidemment pas être pris comme une récupération physique. C'est une contemplation et une réjouissance, dans lesquelles l'être humain est invité à entrer. Cette invitation est exempte de contrainte morale, et de justifications pragmatiques.
Dans la deuxième présentation du Décalogue (Deutéronome 5), la motivation est toute autre: le peuple doit se souvenir que son Dieu l'a tiré de l'esclavage en Egypte. C'est une définition de Dieu. Dieu, le vrai Dieu, le Dieu d'Israël, c'est celui qui l'a tiré de l'esclavage. Et il n'y en a pas d'autre. Cela implique que tout ce qui se présente comme dieu, et n'est pas libérateur, n'est pas le vrai Dieu. Le sabbat est donc le rappel de ce qui constitue l'identité d'Israël et de son Dieu. Israël existe en tant que peuple libéré par le Dieu libérateur.
L'interruption des activités laborieuses est donc liée avec une réalité négative, l'esclavage, et positive, la libération de cet esclavage. Le commandement est une invitation à faire à autrui le bien que Dieu nous a fait.
En faisant du dimanche le jour du repos des chrétiens, l'Eglise a voulu fêter une autre dimension: la résurrection intervenue le 1er ou le "8ème" jour de la semaine, comme une nouvelle Création, qui englobe cette fois l'idée de la libération.
Indépendamment de ces considérations théologiques-là, précieuses, mais qu'on ne peut pas imposer aux non-croyants, les Eglises, et pas seulement elles, ont bien raison de craindre un monde où on ne ferait plus la distinction des jours, un monde où partout on produirait et achèterait 24 h sur 24 et 7 jours sur 7. C'est effectivement le risque, la tendance, la tentation d'un monde soumis à un autre dieu que celui qui crée et (re)donne continuellement sa liberté à l'être humain. En même temps, ce que proclament les affiches pour le oui est est aussi une réalité, à savoir que, dans les gares et les aéroports, il n'est d'autre animation (= vie...!) que commerciale.
Je suis absolument pour que le repos du dimanche soit maintenu. Mais la nouvelle loi sur laquelle on va voter ne le met pas du tout en cause. Ce sont seulement des critères moins arbitraires qui sont mis en place. Si le peuple disait non, il faudrait aussi fermer des commerces à qui on avait donné une autorisation provisoire - ce qui me dérange profondément. D'autres devraient recourir à ces pratiques qui consistent à délimiter les articles interdits à la vente le dimanche (soit les signaler soit les recouvrir d'une bâche...). Pratique qui fait apparaître la loi, l'Etat, sous un côté ridicule... On est au moins sûr de ne pas leur prêter une dimension divine.





